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blog de Mouelle II ::: A la source de l'écume de l'âme
Tuesday 13 June 2006, a 20:22
Questionnements sur la renaissance spirtituelle africaine

   Ce texte est un extrait d'une conférence donnée à l'Ecole des Mines à Paris le 7 mai 2006 à l'occasion de la Journée Aimé Césaire initiée par l'Association Internationale Cheikh Anta Diop                                                                       

 

Questionnements sur la renaissance spirtituelle africaine

                                                                       

Par Thierry MOUELLE II

 

A force de le retrouver sur toutes les lèvres averties ou non averties, c‘est presque passé dans l’usuel chez certaines personnes que de se poser la question de savoir « quelle spiritualité pour quelle Afrique ? »

 

Cela se voudrait plus sérieux encore si ces personnes sont elles-mêmes d’extraction de la grande famille africaine.

 

Comme si les relations de l’Africain contemporain avec le divin sont désormais passées de la psychose (provoquée par diverses guerres de civilisation qui l’ont jusqu’ici pris en tenailles) à un état de normalisation qui autorise de réfléchir aujourd’hui sereinement sur le sujet, en jouant les équilibristes entre un monde passé, plus ou moins idéalisé mais réel, et le présent héritier d’un temps qui pèse encore de tout son poids dans la mémoire douloureuse des « damnés de la terre », nous les récemment convertis à l’occidentalisme qui se veut omnipotent.

 

Comme si, inévitablement, la question de la spiritualité africaine est de celles-là dont l’esquive coûterait son avenir même du Monde Noir.

Et si c’était le cas ?

La question ne serait alors pas nouvelle. Et ce n’est pas parce qu’elle porte son âge qu’il nous paraîtra aisé d’expliquer clairement l’état critique dans lequel se trouve la spiritualité noire aujourd’hui.

En son temps, et dans son ouvrage intitulé « Les âmes du peuple noir », le Docteur William Edward Burghardt Du Bois observait déjà, dans un contexte étasunien, que le fait de considérer le Noir comme un animal religieux a permis aux maîtres esclavagistes de mêler le religieux au spirituel et de faire prospérer chez les esclaves un christianisme capable à la fois d’exprimer leur morale et leur vie intérieur. 

« L’Africain déplacé vit dans un monde animé de dieux et de démons, d’elfes et de sorcières. L’esclavage pour lui représenta le triomphe des puissances ténébreuses », et ses révoltes, son désir de vengeance vont en conséquence se nourrir de tout ce qu’il semble ne pas avoir laissé derrière lui dans le tumulte des océans : exorcisme, sorcellerie, cultes ancestraux les plus récents, Obi, Orisha, Jengu ; mieux qu’un chapelet de cultes, et dans un contexte plus large, l’Africain parvient à adapter la Religion du maître à un spiritualisme d’essence purement ancestral, comme la Santeria à Cuba. [ J'ai, dans plusieurs chapitres, mis en exergue les rapports entre la Santeria, le Candomblé brésilien et la diaspora noire dans mon roman Le Pharaon Inattendu, ed Menaibuc, 2004]  

  En attendant le jour où, [Cahier d’un Retour au Pays Natal, poème d'Aimé Césaire, Présence Africaine, 1947]« au bout du matin, comme un crépitement de friture d'abord, puis comme un tison que l'on plonge dans l'eau avec la fumée des brindilles qui s'envole », les chaînes seront brisées, les gorges déployées au chant de la liberté, l’espoir rené des souvenirs génétiques d’une terre lointaine où veillent les âmes des ancêtres et où sous peu ils verront le vent de l’amour porter les parfums de semences des dieux vieux de milliers d’années.

 Et puis, après une très longue nuit, « au bout du petit matin », l’espoir se concrétisa : la liberté vint. Mais la liberté retrouvée pour ces « enfants-marchandises [ Le Pharaon Inattendu, ouvrage de l'auteur] » ne signifiait nullement un retour aux sources ancestrales, une renaissance immédiate avec pour but de s’enraciner de nouveau dans le socle des valeurs qui leur étaient propres, pour la simple raison que le temps avait passé et qu’une remodélation du panthéon ancestral rendait l’exercice complexe.

 

Il a fallu attendre les années 1920, la deuxième guerre occidentale (39-45), et plus tard sa fin, pour que les échanges entre américains noirs enfin autorisés à sortir de leurs ghettos, entre africains, antillais et africains-américains, sur les champs de batailles, rendent possible l’émergence des mouvements tels la Negro Renaissance, la Négritude, la Tigritude, tous ancêtres émérites de l’afrocentricité, l’afroréalisme, l’afrocentrisme, etc.

 

Du constat du Dr Du Bois relevant notre vulnérabilité due à la nature de notre rapport au spirituel, au mystérieux, au divin, il en découle un autre plus récent encore : la terre où les dieux apparurent pour la toute première fois dans l’histoire de l’humanité, et où d’Imhotep à Akhenaton l’homme s’est expliqué l’univers, l’a interprété, est aujourd’hui une terre de désolation et de déshérence, où l’obscurantisme spirituel le dispute à une misère morale et matérielle d’une violence inouïe.

 Y règnent : la haine, le désespoir et le doute.

Pour autant, lorsque Aimé Césaire, traite les Antillais en 1947 d’« anetons de l'espérance et punaise de moinillon »[Cahier d’un retour au pays natal], termes rappelant des insectes et qui renvoient à leur confiance naïve ou paresseuse face aux fausses promesses des hommes politiques, et peut-être des autorités religieuses. En les accusant de porter malheur à leur peuple, en les traitant de mauvais grigris, de lépreux aux chairs en décomposition qui acceptent le mensonge et ne protestent pas lorsque la vérité est bâillonnée, le poète amorce une dénonciation des plaies qui minent non seulement les Antilles, mais également l’Afrique, cette Afrique mère qui se bataille déjà pour son indépendance.

 

Césaire permet de dresser une parallèle entre le contexte insulaire et caribéen qui est le sien et les premiers mouvements de libération des peuples d’Afrique. Il veut tant rendre l’espoir à ses compatriotes aliénés par une colonisation qui les prive de tout avenir en les coupant de leur passé, que son cri de révolte est entendu jusqu’en Afrique. Quelques biographes, certainement de bonnes intentions, créditent ce cri d’avoir eu un écho enrichi dans les tempes de quelques bonnes âmes africaines, telles Senghor.

Il semble bien que cela reste à prouver au-delà des textes du Président Poète, où, s’il apparaît le moindre conflit soucieux de changer les choses en Afrique coloniale, il s’agit plus du conflit du poète président opposé à lui-même au sein de sa parole poétique et son action politique.

 

Comme Césaire, Senghor veut la célébration d'une Afrique primordiale et harmonieuse. Mais contrairement au premier, Senghor préfère cette Afrique primordiale où le roi est poète et le poète roi. Le beau langage le supplantant à l’action. L’élitisme à la cuvée sociale, la forme au fond, ne l’oublions pas, il s’agit d’une Afrique où « le roi est poète et le poète roi ». Il est pour lui question d’une négritude de la sympathie, et de participation sensible au cosmos.

 

D’évidence, cela paraît étrange qu’au moment où les Noirs du monde entier, caribéens et négroaméricains, se tournent vers l’Afrique Mère pour y puiser le supplément d’âme qui leur servent de glaive contre l’oppression et de bouclier contre l’adversité, l’Afrique elle-même reste dans une attitude d’apathie spirituelle chronique. Elle semble avoir cessé de s’écouter.

 

En ces années là comme de nos jours, grande est la publicité (au sens de l’effort de vulgarisation) faite aux apparats des us et coutumes corrupteurs des chapelles de pensées qui aiment l’Afrique sans les Africains.

 

L’Afrique officielle, dite désormais cartésienne, rationnelle, se lève Jésus, déjeune Bouddha, goutte Allah, s’endort anti-Afrique,

Consciente que l’amalgame est séculaire entre le religieux et le spirituel, et que l’un dans l’autre personne dans cette nouvelle Afrique n’est apte à tout sacrifier pour démêler la vraie graine de l’ivraie.

 

Que le discours dominant soit pour l’heure à la mondialisation, comme jadis l’on parla de bonne gouvernance, et avant de démocratisation, du nouvel ordre mondial, de pluralisme politique etc, ne résonne que pour ceux qui attendent que les clés du bien-être demeurent celles qu’offre le diktat de l’ordre marchand du présent siècle.

 

Qui serait assez futé pour comprendre que ces notions plus ou moins humaines, mais davantage inhumaines en leur application aveugle et sans contexte, ne sont rien d’autres que de cruels gadgets de distraction à la solde des tribunes et des médias ?

 

Que l’essentiel est ailleurs ? A-t-on osé simplement définir l’ailleurs en question ? Et c’est là que notre réflexion sur la spiritualité africaine, ou si vous voulez sur la Nécessité d’une Renaissance spirituelle africaine, se voudrait pratique.

 

Toute société humaine se fabrique des instruments de compréhension du monde, de l’univers. De la justesse de ces instruments dépend la bonne lecture et la compréhension de cette lecture suppose qu’on maîtrise le langage utilisé.

 

Si la question que nous nous sommes posée se prétend de celles dont l’esquive coûterait son avenir à l’Afrique, donc qu’elle intègre tous les paramètres de l’Afrique d’aujourd’hui, qu’elle se pose parce qu’elle souhaite une Afrique et des Africains prospères et équilibrés comme aux temps de Kemet et de nos glorieux ancêtres,

 

alors posons-nous ces autres questions : dans quel monde vivons-nous ? Nous sommes-nous donnés des instruments pour le lire ? Pouvons-nous le lire ? Donc, savons-nous le langage qui est parlé ? Par qui ? Pour qui ? À quelle fréquence ? Pour quelles conséquences ?

 

Ceci nous ramène pratiquement à la méthode proposée par Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ».

 

Nous avons vu que Du Bois s’est posé des questions liées à son temps et au contexte étasunien. Quel est nôtre temps ? Quel est notre contexte, et pour qui nous interrogeons-nous ?

 

Est-ce pour la diaspora ou pour ceux des nôtres qui sont sur le continent ?

Est-ce pour une image commune à l’Afrique et à la Diaspora fédératrice comme celle de la Première Cause dont parle Molefi Kete Asante, évoquant la création du monde telle que se l’expliquaient nos ancêtres négroégyptiens?

 

La fréquence des débats en cours sur la Renaissance spirituelle africaine supposerait-elle que notre génération a découvert sa mission et qu’elle voudrait la mener à bien ?

 

Notre mission se résume-t-elle à la seule volonté de maîtriser ce que Doumbi Fakoly appelle « les mystères négro-africains anciens » ?

 

Si nous nous interrogeons pour nous qui sommes loin des nôtres, prenons garde de nous poser les bonnes questions. Qu’entendons-nous par spiritualité africaine ?

 

Lorsqu’on y aura répondu, quel en serait le but ? Serait-ce une spiritualité spéculative ou une spiritualité opérative. Autrement dit : recherchons-nous des réponses de bien-être intérieur, une relation entre soi et soi-même, autrement dit ésotérique, que seule peut nous procurer cette « Renaissance spirituelle » répondant aux codes et rites ancestraux les plus établis ?

Ou voudrions-nous y trouver des réponses prêtes, vivantes depuis des temps immémoriaux, et qui nous indiquent l’écorce à mâchonner ou l’onguent à porter pour rendre nos trouvailles technologiques plus efficaces ? Nous permettront-elles de répondre avec plus d'efficience au manque cruel des emplois durables? A la morale publique, politique? L'éthique de vie de nos ancêtres peut-elle être celle qui nous sauvera enfin du ridicule de nos temps? Pourrions-nous "battre" enfin Jésus sur son terrain, renvoyant Allah en Arabie, Bouddha dans l’Himalaya ?    

 

Si nous nous interrogeons plutôt pour ceux des nôtres restés sur la terre mère, ont-ils exprimé ce besoin, ou le sentons-nous d’ici par quelque intuition d’un ordre… justement immatériel ?

 

Qu’est-ce qui nous fait croire que notre Renaissance spirituelle tant courtisée n’est pas ce qui se vit dans l’Afrique non urbanisée et dont les églises et mosquées sont vides ?

 

Qu’elle est ce qui se vit dans cette partie de l’Afrique où la parole de l’homme est encore l’homme ?

 

Là encore il faut nous poser les bonnes questions. De quelle Afrique il s’agit : la citadine ou la rurale ?

La moderne ou la traditionnelle ?

Celle dont nous portons le métissage ou celle qui nous a définitivement échappée mais qui reste vivante là-bas ?

 

Y a-t-il urgence ? Pourquoi ?

 

Dans ce cas, où puiser les éléments vrais de cette Renaissance ?

 

Seront-elles adaptées au contexte d’aujourd’hui ? Sinon comment procéder ?

 

Autant de questions qui, rassemblées, nous imposent une certaine humilité. Humilité face au sujet évoquée, car la spiritualité africaine, à mon sens, ne peut être mieux saisie que si l’on y greffe le fil nous ramenant à la culture Vérité-Justice, la Maât, le legs le plus riche que nous tenons de nos aïeux. Seule la Maât contient suffisamment d’éléments du neter (lire netchèr, le divin) pour que l’homme dans son quotidien soit bon envers lui-même et envers son prochain. La Maât se désarticule comme la philosophie de l’homme en tant que prolongement du divin, il est le souffle vivant et vivifiant dans sa matérialité agissante, par la Maât le cœur l’homme est préparé pour entreprendre une relation saine avec lui-même (ésotérisme) et avec le divin (la religion).

 

L’ésotérisme étant de l’ordre spirituel, il permet un travail sur soi en vue d’un équilibre entre soi et soi-même, entre soi et autrui, par-delà, entre soi et l’univers. Un retour sur ces valeurs est faisable si chacun fait don de sa personne pour la qualité des rapports entre les hommes. La Maât est un humanisme.

 

La religion, est, de par son étymologie, le lien entre soi et les autres et le divin ; il est de l’ordre commun de lui reconnaître une fonction sociale de régulateur des us et coutumes au point que, par extrapolation, on peut lui attribuer d’être située en amont des civilisations. On retiendra donc que la religion crée la culture, et la culture engendre la civilisation. L’esprit se met en marge, ou bien y opère de manière transversale pour orienter chacun de ces éléments vers le haut ou vers le bas.

 

Un mauvais esprit influence négativement une religion, une culture, une civilisation. Il en est de même pour l’esprit brillant, en tant qu’individu. La civilisation se mesure donc à l’aune de sa valeur spirituelle (souffle de positivité).

 

Pour ce qui est du rapport entre spiritualité en elle-même et religion, la religion matérialise la spiritualité qu’elle organise en terme de rites et d’administration. La religion chrétienne rend vivante la doctrine supposée être celle du Christ : le christianisme. Il en est de même de l’Islam, du judaïsme, etc. La spiritualité chrétienne n’est rien d’autre, dans ce cas, que la doctrine elle-même en tant que concept, idée, philosophie.

 

En conclusion,

La réflexion sur la nécessité d’une Renaissance spirituelle africaine nous impose d’identifier le réel besoin, la nature du besoin, et le but de ce besoin, son applicabilité.

Il nous restera que toutes les sociétés qui se sont construites, toutes les civilisations qui se sont faites ont d’abord et avant tout réalisé une unité spirituelle (une idée précise de leur lecture du monde) sur laquelle s’est greffée une religion qui a enfin créé une civilisation.

 

La question morale de la valeur de ces civilisations est un autre débat, comme il peut convenir aujourd’hui de se poser la question, que d’ailleurs je soupçonne en toile de fond de notre sujet, de la valeur morale de la civilisation occidentale.

 

Je vous remercie.

 

Mouelle II

Paris, le 07/05/06 



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Journaliste, poète, écrivain, informaticien et banquier et Consultant en Business International, Mouelle II est de ces auteurs pluridisciplinaires dont le génie ne cesse de surprendre. Il voyage aussi bien sur les sujets politiques que sur le sport, la culture, l'économie mondiale et consacre depuis une dizaine d'années l'essentiel de ses recherches sur l'Égypte ancienne. Son premier roman, Le Pharaon Inattendu, publié fin 2004 aux Ed. Menaibuc, a eu un accueil des plus chaleureux de la part de la critique spécialisée et du public demandeur d'une littérature scénarisant les racines Noires de l'Égypte pharaonique. Œuvre dense et profondément spirituelle, Le Pharaon Inattendu continue de susciter un engouement aussi fiévreux auprès des lecteurs qu'à  son premier matin. Des médias internationaux comme RFI, Africa N°1, Jeune Afrique, ITélévision, 3A Télésud, Canal2, des sites Internet de nombreux pays suivis par la presse locale lui ont consacré de longues pages d'analyses et de commentaires encensés. Nul doute que le meilleur reste à  venir...
En attendant sa prochaine publication annoncée pour les toutes prochaines semaines, nous vous invitons à  prendre connaissance des contributions de Mouelle II à  l'entendement de son Temps à  travers ses poèmes et articles scientifiques contenus dans ce blog. Entre deux lectures, détendez-vous en visionnant des clips vidéo d'une excellente qualité thématique. Au programme: Bob Marley, Michael Jakson, Richard Bona, Sting, Etienne Mbappe, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Grâce Decca, Paul Simon and the Graceland crew au Zimbabwe...
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