Victoire. Le mot s'est envolé. Combien de temps a-t-il dû jouer à cache-cache avec la suspicion, la constriction, le bâillon ? Vingt ans ? Quarante ? Soixante ans ? L'envie me submerge de dire à pleins poumons : des siècles. Car quel visage donner au temps réel dans cet espace de non-vie où tous les matins l'histoire du mot devait se construire au rythme d'une marche qui toujours dépendait de l'humeur de la flicaille, du sens et de la couleur des casques de combats ? Qu'est-ce que le temps quand par la magie du verbe rebelle, l'auteur se permet de (re)plonger dans cette anse de non-être où les bouquetins du mal se pavanent, où les brodequins et les matraques jouent d'émulation permanente dans leur prétexte d'intangibilité entre la légitime vocation d'une jeunesse avide de savoir et de mieux-être et le Pouvoir incapable d'accéder au premier des principes républicains : la santé du corps et de l'esprit de ses enfants ? Pourtant c'est le même temps incompressible qui me donne aujourd'hui, témoin de tant de corolles d'inhumanité portée en bandoulière, à revoir à même distance d'exil que l'auteur, le bal des fœtus avortés de notre génie. Victoire. Le mot s'est envolé. Loin de nos vieilles âmes paillassons. Loin des pectoraux mollassons, des seins inutilement papayes, des regards bouffis de rance et de vermine de mauvais vin, des jambes rondes aux mollets maudits de sommeil, aux bras de tellement de beurre qu'on ne comprend pas pourquoi ils sourient au soleil.
Il s'est envolé le mot. Pour nous qui rêvons de sourire au matin qui se lève. De chasser un soir, un matin, le soupir d'indécence qui meuble les soirs de ventre de faim, les midis de vertige et de tangage sur un sol qui ondule dans son silence des chansons qui peinent à être claironnées devant tant d'enfants qu'on accompagne à la fosse commune. Tant d'adultes qu'on laisse aux oiseaux de proie sur leur chemin vers un peu d'espoir. Un peu. Simplement. Comme tant de chacun assassiné depuis … que le pays a un nom. Un visage. Une carte. Une couleur. Un sens économique, politique, culturel. Malheureusement sans âme. Ni cœur. Souvent. Toujours.
Le mot s'est envolé loin de la « colline du savoir ». Enigmatique patronyme d'une Université tropicale que le géniteur dictateur et son héritier ont voulu faiseuse de brailleurs au perroquétisme parfait. Au nanisme intellectuel. A la plume cassée. A l'esprit enrhumé. Mais qui, en pourvoyant d'hier à aujourd'hui « la colline aux oiseaux», triste monceau de chairs torturées et exposées aux intempéries de Yoko, de New-Bell, de Tcholliré, de Nkondengui, de Mantchum ou de la rue en guenilles, démontre que les dictatures resteront toujours les alliées objectives des plus belles révoltes des esprits justes. C'est au cœur de l'humus du mal humain et de la négation des droits et libertés qu'apparaîtront toujours les plus belles fleurs d'emblème de l'espoir en l'Homme. Pour avoir été de cette « colline au savoir », pour avoir bu dans la mare du « non » social et jeune, qui donc mieux que Martin Momha pourrait tenir la légitimité d'une révolte juste ? Qui mieux que lui devrait étaler en peinture le ras-le-bol de toute une génération illusionnée d'indépendance et d'aisance sociale et économique ? Qui mieux que le poète saurait ce qu'est la dictature du singulier contre le collectif ? C'est donc avec sens qu'il peut écrire : « L'infini m'attire et me fascine comme une ferraille mobile dans un champ magnétique ». Car il est à l'étroit dans un monde qui ne produit que deux collines: la colline du savoir et la colline aux oiseaux. L'une étant sans qu'on ne veuille se l'avouer mère de l'autre. Fils bâtard de ces deux monstres, il se débat énergiquement pour échapper au «misérabilisme » ambiant, voit partout des « vieillards dépenaillés au regard de détresse », décrit la jeunesse exilée, livrée à tous trafics même celui de beaux corps de reines abandonnés aux «toubabs friqués ».
De la colline du savoir à la colline aux oiseaux, le poète traîne sa bave d'insoumis, son dos piétiné, sa poitrine concassée sur l'enclume de l'indicible, il voyage dans le mal du frère et de la sœur dont le sourire ne veut plus rien dire. Malade de l'être et du sens des gestes humains, il refuse pourtant de se laisser aller à autre chose que d'«accompagner le peuple dans la rue séditieuse pour débouter des souverains tyranniques » des palais et de sa vie de chaque jour. Pour autant riche de tout ce sens pluriel, il convient quand même d'avertir que l'œuvre de Martin Momha est un terrain délicat. S'y aventurier exige des pièges à éviter. Par exemple celui qui consisterait à vouloir cerner ce discours révolutionnaire comme une autobiographie qui fusionne l'auteur et le narrateur. Leurs expériences bien que comparables sont loin d'être identiques : Martin Momha n'a jamais été emprisonné, il n'a jamais déposé une demande d'asile dans un bureau d'immigration. Cependant, comme son héros, il réside en Suisse avec un statut d'étranger. Il a participé à des rebellions estudiantines et a souffert des affres d'un système politique et universitaire odieux. Le retour au pays natal et son implication politique qu'il prône n'adhèrent pas pour le moment à sa stratégie de vie. Son rêve d'une vie équilibrée tient d'une maxime qu'il a faite sienne : « Là où on est mieux, c'est là la Patrie ». L'œuvre de Martin Momha rompt ainsi avec les techniques et les canons classiques d'écriture. C'est une fresque littéraire qui échappe à tout postulat de catégorisation. Poème ou prose ? Narration ou réquisitoire ? Monologue ou album de souvenirs ? Superflues que toutes ces questions prises à l'unicité car tout indique qu'il s'agit de tout cela à la fois. Un nouveau genre englobant. Car c'est avec facilité qu'il migre d'un registre à un autre, sautant par-dessus les frontières étanches entre les genres et les peuples pour créer la «globalisation de l'écriture ». Ainsi va-t-il de la première station à la dernière, dans un accent satirique et un verbe lourd de vérité. Ancien séminariste, l'auteur est allé fouiller dans le vocabulaire ecclésiastique pour trouver une nomenclature systémique à son discours. Il tente de créer un rapprochement entre la mission du divin fils sur la terre et celle de son héros.
Ainsi, le concept de « station » renvoie symboliquement à la représentation cadencée de lapassion de Jésus Christ. Il s'agit d'une cohorte d'évènements pathétiques qui retracent la trahison, l'arrestation, la condamnation, la crucifixion, la mort et la résurrection du Christ. Le héros momhaïque accepte volontiers de faire don de sa vie pour que la paix, la liberté, la démocratie, la justice sociale et le développement règnent. Un contexte qui n'est pas sans rappeler la vie et l'œuvre de Nelson Mandela, Thomas Sankara, Alexandre Doualla Manga Bell, Um Nyobé Etc. des héros se donnant à l'holocauste pour des causes justes.
De l'autre côté des fils de barbelés est donc un verbe émouvant. Il en appelle au constat de la terrible circularité du temps africain, donne à lire les dommages des indépendances qui n'ont pas pu accoucher d'autre chose que la sinistrose collective à même visage de squelettes rabotés, comme si espérer le développement de sa terre est une œuvre contre-nature qui ne peut induire que la prison, la mort et l'exil, comme si quiconque ose dire le peu qu'il ne faut pas est conduit irréversiblement vers le ban de sa propre lignée, ne lui restant qu'un voyage de cent quarante escales ou stations pour catalyser le mot jusque-là indigeste en le transformant en train verbal, pour abattre des palissades de la haine et « des murs funèbres où mugit l'hydre des pyromanes ». Qui oserait nier que ceux qui s'exilent sont encore plus mal que ceux qui restent conscrits dans les cachots du désespoir ? Le chant poétique du héros Momhaïque est le mal de celui qui est parti sans jamais quitter véritablement sa terre. Il la voit. La sent. Respire ses moindres frémissements. Pense et dort à l'étroit dans l'immensité généreuse de l'espace-gîte qui l'accueille. Pauvre parmi les riches du pays de TELL, il sait que sa place est au pied de l'arbre sacré où «son nombril négroïde a été inhumé ».
Cet attachement aux origines est incontestablement une réactualisation de l'idéologie de la Négritude dont l'un des principes caractéristiques est le retour aux sources. Dès les premières pages de ce livre, l'on comprend vite que l'exil est le plus grand mal qui puisse arriver à un homme de liberté. Mais une victoire aussi parce qu'on respire hors d'une Terre impie où le bourreau vit d'imaginer ce qui ralentit l'agonie, accentue la mortification, pour qu'entre les deux jamais ne jaillissent les architectes d'une nouvelle colline entêtée comme il en faut sur un sol où plus personne n'ose s'entêter de bon sens. C'est pourquoi, ayant lui-même écumé les rages de son pays mouroir, ayant blâmé tôt l'encensement de sa terre de poussière assommante, ayant mis à ses pieds le verbe-serpillière et la langue-savon, donné de son énergie pour lui rendre ses chatoiements d'antan, l'auteur nous offre aujourd'hui le miroir où son héros vide son défilé de souvenirs dans une sociologie comparée entre lui et lui-même, entre son pays dévasté et les terres d'ailleurs, un ailleurs dans lequel il a trouvé refuge. Mais même le refuge n'est pas un antre de paix. « Xénophobes » et «vilains perquisiteurs » le traquent avec « matraques et chiens policiers ». Doublement rejeté, le combat qu'il livre se déroule sur deux fronts diamétralement opposés, séparés entre eux par un mur en barbelés : sur le versant Sud il y a le pays natal où sévit la dictature, la corruption, la misère… Et sur le versant Nord il y a le pays d'accueil où règne la discrimination, le racisme, la dérision... Eternel bâtisseur, son retour n'aura donc de sens que s'il bâtit l'espoir, édifie la part de bonheur qui revient au Peuple. Mais quand serait-ce ? L'auteur a le don de nous faire vivre ses multiples moments d'interrogations. De convictions. De larmes. Homme ? Enfant ? Adolescent ? Lequel de ce lui-même multiple en son unicité tient ici la torche qui tente l'éclairage de ses propres nuits d'incertitude ? Répondre à cette question c'est admettre aussitôt que l'univers de ce monologue d'une rare densité refuse d'appartenir à son contexte typiquement africain pour épouser l'angoisse universelle de l'homme face à l'obsédant désir de liberté, de dignité et de joie. Jamais poète n'a été aussi politologue. Philosophe. Jamais poète n'a été aussi économiste. Momha saisit la totalité de la société moderne pour l'exposer à la critique espérante de la restitution de l'homme à l'humanité et de l'humanité à son premier devoir : le bonheur de l'Etre.
Paris le 24 novembre 2005
*texte intégral
De l'autre côté des fils de barbelés est un livre de Martin Momha publié aux éditions Le Manuscrit à Paris.
Journaliste, poète, écrivain, informaticien, banquier et Consultant en Business International, Mouelle II fait partie de ces hommes pluridisciplinaires dont le génie ne cesse de surprendre. Il voyage aussi bien sur les sujets politiques que sur le sport, la culture, l'économie mondiale et consacre depuis une dizaine d'années l'essentiel de ses recherches sur l'Égypte ancienne. Son premier roman, Le Pharaon Inattendu, publié fin 2004 aux Ed. Menaibuc, a eu un accueil des plus chaleureux de la part de la critique spécialisée et du public demandeur d'une littérature scénarisant les racines Noires de l'Égypte pharaonique. Œuvre dense et profondément spirituelle, Le Pharaon Inattendu continue de susciter un engouement aussi fiévreux auprès des lecteurs qu'à son premier matin. Des médias internationaux comme RFI, Africa N°1, Jeune Afrique, ITélévision, 3A Télésud, Canal2, des sites Internet de nombreux pays suivis par la presse locale lui ont consacré de longues pages d'analyses et de commentaires encensés. Nul doute que le meilleur reste à venir...
En attendant sa prochaine publication annoncée pour les toutes prochaines semaines, nous vous invitons à prendre connaissance des contributions de Mouelle II à l'entendement de son Temps à travers ses poèmes et articles scientifiques contenus dans ce blog. Entre deux lectures, détendez-vous en visionnant des clips vidéo d'une excellente qualité thématique. Au programme: Bob Marley, Michael Jakson, Richard Bona, Sting, Etienne Mbappe, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Grâce Decca, Paul Simon and the Graceland crew au Zimbabwe...
Bonne visite.
(c) Le cercle des amis de l'écrivain