On croyait que tout avait été dit ou presque sur la colonisation. La néo colonisation. L'esclavage. Le mal humain. Que non ! Nous dit Thierry Mouelle II, dans un roman qui propose l'avenir du monde sous le prisme de l'Egypte ancienne... Qu'est-ce qui fait l'actualité d'une telle approche aujourd'hui? Entretien à bâtons rompus avec un écrivain déroutant. Et presque…visionnaire...
Cameroon-Info.Net: Qui se cache derrière l'auteur du roman "Le Pharaon Inattendu "?
Thierry Mouelle II : Je suis Thierry Mouelle II. J'ai d'abord été journaliste pendant plusieurs années. Rédacteur en chef, directeur de publication. J'ai également été conseiller en communication stratégique des institutions et hommes politiques. Je suis retourné à l'université pour me familiariser avec l'évolution des sciences et techniques de la communication, et suis devenu expert en implémentation des projets et entreprises spécialisées en nouvelles technologies de l'information et de la communication. Mais, mobile et pluridisciplinaire, je suis aujourd'hui analyste de crédits dans un groupe assurbancaire français…
Cameroon-Info.Net : Comment expliquez-vous que votre roman qui n'est paru que le 24 décembre 2004 ait déjà fait la une des émissions des mastodontes tel que Consty Eka ou Manu Dibango ?
T. M. II : Le Pharaon Inattendu a naturellement intéressé tous ceux qui estiment qu'il y avait un vide à combler. Il faut dire que c'est la première fois à ma connaissance qu'un romancier négro-africain francophone explore le monde de l'égyptologie pour le rendre accessible au plus grand nombre. Notamment ceux qui n'avaient pas accès à la décodification des travaux de Cheikh Anta DIOP et de Théophile Obenga sur la négrité de l'Egypte pharaonique (Kemet).
Cameroon-Info.Net: Pourquoi au lieu d'être ludique votre roman a t-il plutôt des accents militants ?
T.M.II : Je ne suis pas sûr d'y voir le moindre accent militant, ça supposerait que je brandis des revendications. Il s'agit pour moi de plonger dans les racines historiques de l'Afrique pour consolider les différents liens subtils qui nous maintiennent debout. "Le Pharaon Inattendu" voudrait dans ce sens restituer la vérité à son endroit.
Cameroon-Info.Net : Pourquoi un africain s'intéresserait-il à l'Égypte ancienne plutôt qu'aux royaumes Sokoto, à l'empire Sonrhaï ou Mandingue ? Est-ce la vague de l'Egypto-mania qui sévit aujourd'hui en Occident?
T.M.II : Il faut savoir que les royaumes et empires que vous citez sont historiquement les restes de quelques nomes de l'Egypte ancienne. L'histoire de l'Afrique est une et indivisible, unie autour du foyer civilisationnel qu'a été la Vallée du Nil. Je pense qu'il aurait été réducteur de m'attaquer à 1300 ans en notre ère, au lieu de remonter plus loin, afin justement de retrouver les racines, les fondements même de ces royaumes. Car je le redis, ils ne sont que la résurgence de ce que fut la grandeur de l'Egypte pharaonique ! Donc, de l'Egypte et par ordre d'importance, je n'ai retenu que la cosmogonie, parce qu'elle me permettait de construire mon intrigue en y apportant la substance spirituelle dont j'avais besoin : comment les anciens égyptiens voyaient-ils le monde ? Comment sentaient-ils la vie ? La mort ? Comment nous fixons-nous par rapport à eux nos ancêtres? Qu'est-ce que la sagesse ? L'intelligence ? Qu'est-ce que l'Homme ? En second lieu, il fallait mettre ces interrogations entre les lèvres appropriées… scénariser.
Cameroon-Info.Net : Les plus éminents savants négro-africains ne sont pas lus par leurs descendants, Comment un roman pourrait-il faire basculer 600 ans d'aliénation ?
T.M.II : En réalité il s'agit de plus de 600 ans puisque le déclin de l'Afrique a commencé au moment où les hyksôs, venus d'outre méditerranée, se sont emparés de l'Egypte. Je suppose que les 600 ans dont vous parlez nous renvoient à l'esclavage si c'est le but de votre question. Or le déclin de l'Afrique, (après que le Pharaon Iâhmès (XVIII ème dynastie selon Manéthon), plus connu sous son appelation grécisée d'Ahmôsis, a chassé les Hyksos et refait l'unité de Kemet (Egypte ancienne)), s'amplifie fortement en perte morale et civilisationnelle avec la dynastie des Ptolémées qui s'installe en Egypte après la conquête d'Alexandre le Grand en -333. Le mal de l'Afrique a donc commencé beaucoup plus tôt. Mais il faut comprendre que c'est tout à fait normal qu'une civilisation qui a atteint son apogée soit obligée de décroître. Je ne pense donc pas que les travaux effectués par les savants africains (Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Dou Kaya, Mubabinge Bilolo, Aboubacry Moussa Lam, Edouard Din etc…) sur les différents relais entre l'Egypte antique et l'Afrique actuelle aient été occultés de leur propre chef. Ce serait absurde ! Ce ne serait pas exagéré de ma part que d'affirmer ici que l'invisibilité de ces travaux est la résultante d'un « complot de civilisation » amplement médiatisé par le discours dominant de l'heure et qui consiste à ne surtout pas attribuer aux Noirs la paternité d'une civilisation identifiée comme la mère de toutes. Au-delà, il s'agit de transformer en compétion de l'antériorité la civilisation égyptienne et les civilisation nées de leur proximité avec celle-ci autour de la Méditerranée. Cette attitude peu scientifique participe d'une logique d'émiettement de la pensée africaine, et d'infantilisation permanente de l'homme Noir. Cette logique, également servie par le racisme et l'eurocentrisme, ne peut être que décriée, combattue, et ridiculisée par des faits scientifiques. Cheikh Anta Diop l'a fait. Il n'est donc plus besoin de démontrer que les fondements civilisationnels et surtout cosmogoniques de l'Egypte antique étaient nègres. Il faut plutôt chercher à comprendre pourquoi les insultes, des allégations, des diffamations, de ceux qui applaudissent une Afrique éternellement servile, soumise, bâtarde, ont remplacé la science qu'utilisaient les hommes comme Socrate, Pythagore, Diodore de Sicile, qui tous, ont loué le génie nègre à travers l'immensité panhistorique de la civilisation des Pharaons. J'affirme qu'avant la conquête des Hyksos, il n'y avait pas de souverain à Kemet qui ne fût Noir. Et les Hyksos envahissent l'Egypte au XVIII siècle avant notre ère. Les fondements et la grandeur du pays étaient déjà là depuis Imhotep, et les pères bâtisseurs des pyramides! dont celles (au nombre de trois) de Gizeh élevées par Khoufou (IVè dynastie, selon Manéthon comme les deux suivants) plus connu sous sa renommination grecque de Chéops; Menkaourê (appelé Mykerinos par les grecs) et Ka-en-Rê (le dieu Râ incarné), que certains appellent Khaefrê ou Khephren en langue grecque. Cette transformation de la vérité, par l'altération des noms pour leur donner non pas des correspondances mais plutôt une nouvelle sémantique coupée de toute relation avec l'énergie que porte chaque nom de ces anciens africains, pose les fondements du flou qui est volontairement entretenu autour de la culture et de l'origine des Pharaons concepteurs de la civilisation Kemétique appelée Egypte de nos jours. C'est pour cette raison que ce trésor de l'histoire de mon peuple est devenu un gâteau de miel que tout le monde vient grappiller sans aucune crainte du ridicule. En témoigne cet ouvrage de Messod et Roger Sabbah intitulé « Les secrets de l'exode. L'origine égyptienne des hébreux ». Un livre qui aurait fait un très beau roman, mais que les auteurs ont choisi de présenter comme le résultat d'un travail de recherches historiques ! Recherches basées sur la Bible, un livre de foi, donc dogmatique, subitement devenu un document scientifique… Or tout le monde s'accorde à dire que dogme et science s'opposent comme le nord et le sud. Ce qui est vrai pour un dogme ressort de l'adhésion des individus par la foi; ce qui est scientifiqueest le fruit d'une démonstration qu'un phénomène peut se répéter autant de fois de la même manière une fois mise en condition ou contexte identique(s). C'est le domaine de l'expérience. De l'observation. Aucun repère de la Bible à ce jour n'ayant été prouvé de façon indubitable ( dates et lieux des événements, véracités des événements par rapport à l'Histoire, le profil des personnages, leur identité, etc,) il devient hasardeux de la prendre pour base pour étayer une argumentation. Cela s'appelle de l'idéologie. Or, les gravures et les noms des personnages de l'Histoire de Kemet sont suffisamment réels et prolixes pour que leur étude rende des faits rigoureusement scientifiques, si tout le monde s'accorde à rendre réellement public ce que disent les objets "découverts" ou exhumés y compris les momies. Vous remarquerez la vaste publicité qui est souvent faite à la "découverte" d'une énième momie en route pour l'expertise en laboratoire. Puis, plus rien. La réalité c'est que très souvent, la momie a parlé. Trop de mélanine en elle. Or qui dit taux élevé de mélanine dit Noir. Alors silence. Sauf évidemment quand on peut se permettre de forcer un peu la dose de mauvaise fois. On vous présente alors Ramessou, plus connu sous le nom de Ramsès II, comme un homme blond. La preuve, dit-on alors: ses cheveux. Une triste plaisanterie. Savez-vous à quel âge ce vénérable est décédé? Il était largement nonagénaire. Quelle est la couleur des cheveux d'un vieux de quatre-vingt-dix ans? Les miens à moins de quarante sont déjà abondamment blancs... Pourtant les anciens égyptiens (les Kemmiou, comme ils se nommaient eux-mêmes) ont peint leur propres images sur la pierre. Ils ont dit à l'humanité entière à quoi ils ressemblaient, à quoi ressemblaient les autres peuples. Ils disaient être une ancienne tribu de l'Ethiopie antique: la Nubie, le Soudan, Kouch. ( éthiopia= visage brûlé en grec). Ils se sont peints Noirs. Comme les Nubiens etc. L'humanité est une vaste étendue historique où chaque peuple a apporté à un moment ou à un autre ce qu'il avait à offrir, à partager. Il est vain de le nier. C'est appauvrir l'Histoire que de vouloir lui donner un visage unique au miroir des destinées collectives. C'est appauvrir l'Humanité que de vouloir nier sa riche diversité.
Vous me permettrez d'ouvrir une courte parenthèse sur le mot censé représenter un peuple : Hyksos. En réalité, comme beaucoup de noms et de mots Kémétiques, hyksos est une réadaptation grecque de deux termes kémétiques : Hekaou (Hékaw) Khasout qui signifient "les étrangers". C'est pour cela que les traces de ces Hyksos n'ont jamais pu être retrouvées de nos jours. Car il s'agissait d'une horde de barbares sans aucune unité identitaire ou culturelle. Ils s'étaient fédérés autour d'une volonté d'envahir les cités les plus prospères de l'antiquité et d'y faire fortune. C'est ce qui leur permettra d'occuper le Delta de Kemet pendant plusieurs décennies. Leur cruauté permettra de maintenir les nationaux à bonne distance et de jouir de leur bien à foison. Seul le Peraâ (Pharaon) Iâhmès arrivera à les bouter dehors et à refaire ainsi l'unité du pays. Cameroon-Info.Net : Quelle est la problématique soulevée par Le Pharaon Inattendu, quelle est son importance pour l'Afrique d'aujourd'hui et de demain?
T.M.II : La fondamentale au niveau de la pensée qui conduit ce roman est évidemment l'Egypte antique sous le prisme négro africain. La problématique posée est celle de tout homme dominé d'une façon ou d'une autre et dont le mental a été codifié pour qu'il reste éternellement lecteur de sa propre vie et de sa propre histoire selon le paradigme d'autrui. Shona, l'héroïne, se demande si l'enfant qu'elle va mettre au monde aura les mêmes soucis. En tant que mère, donc transmetteuse de la culture au sens le plus large, elle se pose ces questions en supposant que l'enfant se les posera. Le problème c'est que cet enfant n'est pas comme les autres. S'il vient imbu d'une sagesse plusieurs fois millénaire, il sera quand même obligé d'apprendre les travers, les cruautés et crimes de l'homme, pour mieux envisager les réponses à donner à ceux qui l'envoient. Autrement dit, Le Pharaon Inattendu, au-delà d'un miroir intérieur sur le présent, sur le monde moderne, se veut le lien par lequel le présent tient ses solutions des sagesses du passé. Le passé africain enseigne la paix, l'amour, la sacralisation de l'individu, car l'homme est un prolongement du divin.
Les wolofs le disent : si on ne sait pas où l'on va, rentrons d'où l'on vient. Le plus difficile a été de savoir qu'on vient d'Egypte. J'ai donc dû faire une étude comparée entre l'héritage de nos ancêtres occulté depuis des milliers d'années, et la violence qui sévit dans le monde. Est-ce cette violence que nous allons léguer à nos enfants ? J'ai l'outrecuidance de penser que non : il faut leur léguer la Maât, la culture de la Justice-Vérité.
Cameroon-Info.Net : À l'heure où l'africain semble se complaire dans un afro-pessimisme à l'horizon fatalement obscur, vos héros vivent à Cuba mais vouent un culte sacré à Kemet, la Sève terre (Afrique). Comment en arrive t-on à vénérer obstinément une terre de misère?
T.M.II : La plus Grande des misères qui puisse exister est d'abord une misère spirituelle. Dans ce cas je vous accorde qu'à Kemet, l'Afrique, nous sommes effectivement dans une grande misère spirituelle. Ce qu'il faut savoir, c'est que quel que soit le domaine de développement de l'homme, il ne peut y arriver que s'il sait ce qu'il est, ce qu'il veut, comment il le veut, pourquoi il le veut, où il va, et surtout sur quel terreau il table sa démarche, car alors il sait ce qu'il a été. Or l'africain est aujourd'hui un hybride qui a épousé toutes les idéologies et théologies du monde, sauf celles qui devaient l'emmener à ne faire qu'Un avec ses ancêtres. C'est là que réside le mal. Si l'on n'arrive pas à faire une connexion entre le mental, le spirituel et l'avenir, l'Afrique se trompe complètement !
Ce roman, en soulevant le problème de la culture que nous devons donner à l'enfant qui naît, nous ramène au choix à faire : violences, bruits et mensonges, servilité de l'homme au diktat de l'ordre marchand ou revalorisation de la personne et de l'âme humaine ? Le Pharaon Inattendu est un roman éminemment spirituel, parce qu'il repose la question du silence.
La vénération de Kemet n'est donc pas contre-productive, elle est une projection optimiste sur le devenir d'un monde aux richesses humaines, spirituelles et matérielles inégalables, mais que le contexte actuel rend totalement inapte à imaginer sereinement le futur. C'est cette sérénité manquante qu'on ne peut retrouver que dans le socle cosmogonique d'un monde de paix.
Cameroon-Info.Net : Vous considérez donc la spiritualité qui sous-tend la vie de Shona et des autres personnages comme la solution sine qua non à la psychose des Africains ?
T.M.II : A mon avis, la psychose des africains est d'abord une détestation de soi. Plusieurs africains ont une haine d'eux-mêmes parce qu'ils sont incapables d'être ce qu'ils veulent être, et ils ne savent pas comment être ce qu'ils doivent être. Et c'est là qu'on retrouve l'africain chrétien catholique, protestant ou orthodoxe, musulman, athée, ou autre, adepte de tous les cercles de réflexion occultes ou avérés, sauf les siens propres : le culte des ancêtres. Un culte polysémique, polythéiste, donc démocratique. Et si l'africain se cherche, c'est bien parce qu'il sait qu'il n'est pas là où il devrait être. Il en existe même qui peuvent savoir où être, où aller, mais n'ont pas le courage de le vivre ouvertement et entièrement. Le jour chez le prêtre et la nuit chez le tradi-praticien.
Shona, l'héroïne a la même problématique: quelle éducation donner à son enfant, autrement dit quel choix de vie ? N'oublions pas que pour l'africain, traditionnellement, l'éducation n'est autre que l'école de la vie. L'enseignement que l'ancêtre donne à l'enfant, c'est lui permettre de découvrir sa capacité d'appréhender tous les phénomènes de la vie. C'est la raison pour laquelle le titre de sage peut être donné à une personne âgée, puisque l'enseignement qu'elle a reçu est complété par sa propre expérience. On ne peut donc vénérer qu'un peuple qui place l'homme au centre de ses préoccupations et non l'intérêt matériel qui tourne autour de cet homme. Si l'homme est Un avec lui-même et les ancêtres, il est spirituellement heureux et apte à braver le monde hostile. Il pourrait commencer à créer, à se projeter dans le futur. Mais s'il doute de ce qu'il est, il pourrait effectivement devenir un névrosé qui épouse toutes les logiques travesties qui existent à travers le monde, sans aucun rapport avec son moi et son avenir réel.
Cameroon-Info.Net: Sur l'esclavage ou la colonisation vous ferrez facilement des adeptes. Mais ne craignez-vous pas de braquer les lecteurs en abordant la question spirituelle ?
T.M.II : Il est vrai que certaines parties de cet ouvrage peuvent s'assimiler à une bombe à retardement. Je suis conscient de pouvoir braquer les gens et c'est tant mieux : on ne fait pas d'omelette sans casser les œufs… L'Afrique pour se développer doit retrouver sa spiritualité originelle, la protéger, donc se fermer autour d'elle. La révolution Meiji a permis aux japonais en 1868 de se fermer au monde entier et aujourd'hui le Japon est économiquement la première puissance mondiale. D'ailleurs lorsque l'Egypte ou Kemet se développait, elle n'était pas ouverte au monde. C'est après qu'elle se soit développée, et que sur le tard elle a accepté des étudiants du monde entier (principalement originaires de Grèce comme Pythagore, Thalès, Archimède, Platon, etc…), qu'elle s'est permise de s'ouvrir, démontrant au monde sa puissance. Ses ennemis ont donc fait des coalitions, et se sont mis à l'affût de chaque moment de sa faiblesse pour l'envahir. L'Afrique doit comprendre l'avantage qu'elle a d'être aujourd'hui la mamelle nourricière du monde, donc potentiellement la première puissance du monde, avec une forte réserve spirituelle humaniste. Il faut qu'elle se donne les moyens de se fermer à elle-même pour se faire Une avec son moi profond. Autrement dit : mettre à profit toute la croyance de l'homme depuis l'Egypte ancienne jusqu'au jour aujourd'hui. Ne nous demandons pas comment cela se fera, il suffit d'intégrer que l'Afrique ancestrale existe toujours, mais qu'elle est ridiculisée. Chaque fois qu'on dit qu'on va voir un tradi-praticien, tout le monde rie et vous prend pour un imbécile, parce qu'il faut désormais aller voir le médecin, le psy. Mais le médecin ou le psy ne résolvent pas tous les problèmes ! On le sait si bien que même certains responsables d'église passent leur temps chez les tradi-praticiens. Conscients que les solutions de l'Homme Africain ne se trouveront jamais dans les chapelles de pensée des autres. D'ailleurs pour se développer beaucoup ont dû récupérer tout ce qu'il y avait d'essentiel dans l'Egypte mystique pour créer nombre de sociétés secrètes ! Ce sont ces ordres mystiques qui dirigent le monde d'aujourd'hui. Donc c'est le clos, la pensée occulte qui crée des conditions de civilisation. C'est elle qui crée des civilisations.
Cameroon-Info.Net : Vous semblez justement exalter le rôle de la franc-maçonnerie dans l'émancipation des Noirs. Mais cet ordre aujourd'hui sublimé par les africains n'est-il pas l'un des piliers du système colonial que vous fustigez ?
T.M.II : Je ne suis pas très sûr d'avoir d'exalté le rôle de la Franc-maçonnerie dans "Le Pharaon Inattendu". Si le mot « émancipation » renvoie à ce que je sais, l'Africain n'avait nul besoin de s'émanciper : il avait déjà mis sur pied l'une des plus grandes civilisations de l'humanité. Sinon, la plus grande. En réalité, l'émancipation dont il est question concerne plutôt l'accès du Noir à la culture occidentale. La franc-maçonnerie est présente dans ce roman uniquement parce qu'elle a, à sa base, le principe d'humanisme et d'universalité positive qui sont les mêmes que ceux de la Maât, la Vérité – Justice. Et puis, il faut préciser que ce n'est pas moi qui évoque la question, mais des personnages qui s'interrogent sur son rôle dans la rébellion des esclaves. Il est clair que la Franc-maçonnerie a joué un grand rôle dans l'Histoire, notamment en Angleterre et en France pendant le siècle des Lumières. Influençant la Révolution française de 1789, et la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. C'est donc un rappel moral qui consiste à poser les hommes d'influence (les Francs-maçons) et le résultat de leurs œuvres sur la balance de la vérité à dire et de se demander si les Lumières qui en ont découlé et aujourd'hui tant encensées méritaient le qualificatif d' « universelles ». Autrement dit : ces Lumières étaient-elles aussi Noires ? C'est aux historiens d'y répondre.
Cameroon-Info.Net : Votre roman est un riche voyage qui explore aussi bien le Congo de Lumumba que le Cameroun de Um Nyobe, en passant par Haïti de Toussaint Louverture, ou la Martinique d'Aimé Césaire. Pourquoi avoir planté le décor principal à Cuba ?
T.M.II : Cuba a été partie prenante dans la lutte pour la liberté de l'Afrique coloniale. Notamment l'Angola. Après l'indépendance de l'Angola en 1975, les USA bondissent sur ce jeune Etat sous prétexte qu'il s'agit là d'un territoire d'influence soviétique. Cuba va aider l'Angola en proie aux canons sud-africains, plénipotentiaires des USA dans cette partie du continent. Quoi qu'on dise, c'est à saluer. Cuba était également pour moi un prétexte mystique et spirituel. Sa situation géographique lui donne un champ d'énergies contraires me permettant d'installer mon intrigue et faire fondre dans les eaux des influences négatives capables de taire le flux de l'écriture. Cuba émerge entre deux courants d'eau: l'océan Atlantique à l'ouest et la mer des Caraïbes à l'est. Ces deux eaux charrient des énergies antagoniques à l'intérieur desquelles dorment les âmes de bien de pauvres hères. En exploitant l'histoire et le rôle de ces eaux sans lesquels le drame de l'esclavage n'aurait pas connu l'ampleur qu'on sait, j'ai pu me rendre compte du fait que le mal n'a pas totalement été lavé. Aucune étendue marine ne peut donner la paix aux âmes de tant d'Africains sans sépultures qui errent en ces lieux ! Notons également la survivance dans ce territoire d'un ensemble de cultes ancestraux africains à partir desquels s'est formé un syncrétisme original. Tous ces éléments étaient une richesse humaine inattendue. Je l'ai exploitée.
Cameroon-Info.Net : N'est-ce pas utopiste aujourd'hui de croire les Africains capables de se libérer complètement du joug colonial?
T.M.II : A mon avis, l'utopie n'est pas une mauvaise chose. C'est même peut-être la solution. Nous avons à rêver de jours meilleurs, parce que tout esclave qui nourrit son rêve de liberté, même par l'utopie, est déjà un homme libre !
Cameroon-Info.Net : La quête identitaire ne risque-t-elle pas de conduire l'Afrique vers un repli fatal ?
T.M.II : Je ne vois pas pourquoi un repli africain serait fatal. Le monde entier ne le fait-il pas déjà sans que cela choque davantage? Quiconque n'a pas le même discours que l'Occident vu sous le prisme intolérant de George de Bush aujourd'hui n'est-il pas dans le fameux « axe du mal » ? Pourquoi l'Afrique qui a toutes les richesses pour être à l'aise chez elle, ne peut-elle pas faire ce repli sans être taxée de tous les maux possibles ? Il ne s'agit pas de détester qui que ce soit ! Ce qui importe c'est de se préférer. Savoir que nous allons vers ce rendez-vous du donner et du recevoir dont parlait Senghor (qui pour une fois a dit quelque chose de censé) avec ce qu'on est, et non avec ce qu'on nous dit qu'on est. Nous irons donc à ce rendez-vous parés de tous nos atours kémético-nubiens, égyptiens, africains. L'Africain pourra donc se dire : « Si mes ancêtres ont été aussi Grands, alors je suis potentiellement un Grand». Il s'agirait ensuite de transformer ce potentiel de fierté en faits de civilisation. C'est la démarche que doit avoir l'Afrique aujourd'hui.
Cameroon-Info.Net : Mais dans ce cas pourquoi cette présence massive du métissage dans votre roman, alors que vous préconisez le retour aux sources ancestrales ?
T.M.II : Nous sommes tous des métis. Occidentaux ou Africains, aucune de nos identités actuelles n'est sauve. Mais le meilleur des métissages est déjà celui qui allie deux identités précisément distinctes.
Cameroon-Info.Net : Pourquoi avoir choisi Ramsès II plutôt qu'un autre Pharaon ?
T.M.II : Tous ceux qui se présentent comme éminents égyptologues ou historiens spécialistes de l'Egypte attestent volontiers que Ramsès II était le Pharaon Lumière. Donc l'un des plus grands, sinon le plus grand. Il est de ce fait normal que la première fois qu'un négro-africain scénarise le passé de ses ancêtres égyptiens, sans la falsification, il s'appuie sur le plus brillant! Certains, sous le prisme de l'égyptologie ne parlent-ils pas que de la période des Ptolémées qui ne commence qu'avec la conquête d'Alexandre le Grand en -333 ? Ce qu'ils oublient de préciser, c'est que, non seulement les pyramides existaient des milliers d'années avant que ces Grecs ne foulent le sol Egyptien, mais que ce sont justement les Grecs qui se sont égyptianisés. Au lieu de restituer la vérité à l'Histoire, ce sont les Ptolémées qui sont présentés comme Les égyptiens et le doute semé quant à la négrité de ceux que les envahisseurs ont trouvé sur les lieux. Il était d'emblée hors de question que je prenne un Pharaon de cette dynastie-là. Comme Ramsès II est resté le plus grand, le plus prestigieux, il est logique qu'il soit celui qui revient sur terre rassembler son peuple éparpillé à travers le monde, afin de le ramener spirituellement vers Kémet, l'Afrique.
Cameroon-Info.Net : Lorsque le Pharaon (Page 450) dit : « Pourquoi réclamer un passé riche alors que vous bénissez l'horreur de vos jours de passivité ? Sculptez vos soleils et le passé vous sourira », qu'est-ce que cela signifie ?
T.M.II : C'est indéniable : nos ancêtres sont de ce territoire appelé aujourd'hui Egypte. Mais il ne faut surtout pas s'arrêter à ce niveau. Nos détracteurs nous dirons : « très bien, vous êtes les grands bâtisseurs des pyramides, vous êtes tout ce que vous voulez, on vous l'accorde. Mais à quoi ressemblez –vous aujourd'hui ? Au Soudan qui a faim, au génocide du Rwanda, à l'Erythrée qui a du mal à s'en sortir face à l'Ethiopie, le Rwanda contre le Congo démocratique, etc… Pourquoi tout ce désordre alors que déjà vous ne représentez que 2% du commerce international ? ». L'Egypte ne doit nous intéresser que si nous les Africains, sommes capables de la prendre en miroir et de faire autant, sinon plus. C'est pour cela que la question du Pharaon est capitale. Il s'agit de sculpter notre avenir, et non de vivre dans le passé glorieux de nos ancêtres. Parce que nos enfants demain auront également besoin de nous savoir les Grands de notre époque. Tout reste donc à faire pour répondre à l'exigence du futur.
Cameroon-Info.Net : Quelles sont les recommandations que vous donneriez à la jeunesse d'aujourd'hui?
T.M.II : Il ne s'agirait pas seulement de la jeunesse, mais de chacun d'entre nous. Ce livre va travailler dans la durée. Il se veut important pour tous ceux qui se posent la question de leurs origines, des valeurs de leurs ancêtres, de leur identité. Qu'étions-nous avant l'arrivée du colon ? Que sommes-nous par nous-mêmes ? Il est temps qu'on se rapproche des hiéroglyphes qui sont nos textes sacrés. Le travail de descente de l'Amphithéâtre vers la cité que j'ai fait en écrivant ce roman n'à d'autre but que de rendre accessible les travaux de Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, et tous les autres, qui n'ont fait que parler de leur culture. Je me demande d'ailleurs pourquoi ils ont accepté les titres d'égyptologues, puisqu'on ne peut être spécialiste de sa propre culture.
Cameroon-Info.Net : Quelles sont vos influences littéraires et idéologiques ? Ont-elles pesé sur l'écriture de Le Pharaon Inattendu ?
T.M.II : Je rends hommage à mon père. Qui m'a appris à lire entre les lignes de tout document sur lequel je tombais. Révérend Pasteur, il m'a enseigné la théologie comparée : comment aux quatre coins du monde l'homme se présente à Dieu. Il m'a appris l'amour de l'Homme et celui de l'essence des choses. Je rends également hommage à Aimé Césaire. C'est la lecture de son poème « cahier d'un retour au pays natal » qui a tout déclenché. Notamment le passage dans lequel il parle ironiquement du Noir qui n'a jamais rien inventé. Je revoyais la houe avec laquelle la terre est labourée autour de moi, une houe qui n'est autre que le prolongement de la main et qui réduit l'effort et indique en celà, la marque de l'intelligence, notre intelligence. J'observais les symboles du pouvoir de l'Etat, du roi, les symboles de la puissance mystique, les magnifiques sculptures de la famille royale à laquelle j'appartiens, et me demandais comment il était possible qu'on me dise que le Noir n'a rien inventé. Si l'invention n'est pas la simplification des difficultés matérielles au moyen de la transformation de la matière ambiante, si elle n'est pas la remodélation de l'existant pour s'en faire le créateur, qu'est-ce que c'est ?
Le voyage de Cheikh Anta Diop au Cameroun, juste avant son voyage vers le pays qui aime le silence et son passage devant Osiris (ndlr: sa mort) a été déterminant dans mon processus de maturation intellectuelle. Les enseignements de ce grand savant africain m'ont permis de saisir l'entité Egypte comme sujet de réflexion et de recherche. Je n'oublierai pas Frantz Fanon qui m'a permis de faire mien que « Chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Toutes ces influences peuvent effectivement se voir dans le Pharaon Inattendu. Et c'est un honneur pour moi. D'ailleurs Aimé Césaire y a un personnage qui joue son propre rôle de poète et de Maire!
Cameroon-Info.Net : Quel est votre leitmotiv dans la vie?
T.M.II : Aller plus haut, toujours plus haut, et encore plus haut.
Cameroon-Info.Net : Vous croyez en la réincarnation. Si vous aviez le choix, sous quelle forme reviendriez vous sur terre?
T.M.II : Je laisse Râ, le Dieu de Lumière et de la régénération, éclairer ce chemin-là.
Cameroon-Info.Net : Un dernier mot pour nos internautes ?
T.M.II : Je les remercie d'avoir le courage de se poser les questions utiles à leur entendement : Qui je suis ? D'où je viens ? Où je vais ?
Le Pharaon Inattendu Disponible dans toutes les bonnes libraires et sur : www.fnac.com www.menaibuc.com FNAC PRESENCE AFRICAINE L'HARMATTAN BE ZOUK ANIBWE
Journaliste, poète, écrivain, informaticien, banquier et Consultant en Business International, Mouelle II fait partie de ces hommes pluridisciplinaires dont le génie ne cesse de surprendre. Il voyage aussi bien sur les sujets politiques que sur le sport, la culture, l'économie mondiale et consacre depuis une dizaine d'années l'essentiel de ses recherches sur l'Égypte ancienne. Son premier roman, Le Pharaon Inattendu, publié fin 2004 aux Ed. Menaibuc, a eu un accueil des plus chaleureux de la part de la critique spécialisée et du public demandeur d'une littérature scénarisant les racines Noires de l'Égypte pharaonique. Œuvre dense et profondément spirituelle, Le Pharaon Inattendu continue de susciter un engouement aussi fiévreux auprès des lecteurs qu'à son premier matin. Des médias internationaux comme RFI, Africa N°1, Jeune Afrique, ITélévision, 3A Télésud, Canal2, des sites Internet de nombreux pays suivis par la presse locale lui ont consacré de longues pages d'analyses et de commentaires encensés. Nul doute que le meilleur reste à venir...
En attendant sa prochaine publication annoncée pour les toutes prochaines semaines, nous vous invitons à prendre connaissance des contributions de Mouelle II à l'entendement de son Temps à travers ses poèmes et articles scientifiques contenus dans ce blog. Entre deux lectures, détendez-vous en visionnant des clips vidéo d'une excellente qualité thématique. Au programme: Bob Marley, Michael Jakson, Richard Bona, Sting, Etienne Mbappe, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Grâce Decca, Paul Simon and the Graceland crew au Zimbabwe...
Bonne visite.
(c) Le cercle des amis de l'écrivain