3ATELESUD, la première chaîne de télévision panafricaine ::::::::::::::::::::::::: Janvier 2006
Comme tous les observateurs attentifs nous nous félicitions à peine de la pause que s’imposaient les nouveaux spécialistes de l’histoire de l’Europe dans le monde, le philosophe eurocentriste Alain FINKELKRAUT et d’autres exégètes de la « Suprématie Blanche » se taisaient-ils à peine, que ce qui est qualifiable d’insulte historique vint de la plus haute institution représentant la voix du peuple de France : l’Assemblée Nationale.
La France entière, par la voix de ses élus de droite comme de gauche, demandait aux hommes chargés de confectionner les manuels scolaires, aux maîtres, maîtres auxiliaires, aux professeurs des écoles et des universités, de faire réciter aux petits français les bienfaits de la colonisation sur les pays colonisés.
Etonnante démarche qui passe une nouvelle fois par l’épée des millions de pauvres gens encore meurtris dans leur chair et dans leur âme par les horreurs de l’esclavage et de la colonisation.
L’Afrique entière se sent humiliée, insultée une nouvelle fois, les Antilles se voient renvoyées dans leur statut d’îlots d’esclaves.
Par cet acte de loi du 23 février 2005 les élus de la droite majoritaire, suivis des socialistes mués dans un silence coupable, n’ont pas craint de donner le visage d’une France dont personne n’avait besoin, encore moins elle-même.
La communauté internationale, les défenseurs des droits et libertés, les tenants d’un nouvel ordre mondial plus juste, chacun s’en est trouvé désarçonné, d’autant que c’est encore la France officielle qui par la voix du Président CHIRAC se dit aux côtés de l’Afrique pour qu’elle bénéficie des retombées d’un commerce internationale équitable.
Ferait-on entre quatre murs le contraire de ce qu’on dit sur les tribunes internationales ?
Les agitations tardives de la gauche républicaine depuis le 29 novembre 2005, en faveur de l’abrogation de l’article 4 de cette loi sur les Réparations des expatriés Français de la Guerre d’Algérie, ne viennent que renforcer le sentiment de discrédit qui pèse sur le Parti Socialiste traditionnellement dit proche des populations issues des récentes immigrations.
En voulant éduquer les décideurs de demain que sont les petits français écoliers et étudiants à la fierté de l’héritage colonial, aux honneurs d’être colons, donc aux « bienfaits » de l’esclavage et de la colonisation, le parlement français a-t-il eu conscience de fabriquer de potentiels monstre de la paix ?
En voulant faire de ses enfants les adeptes de la guerre, de la convoitise et de la justice du plus fort, a-t-il oublié les leçons de l’Histoire ?
A moins qu’il ne s’agisse là d’une volonté délibérée d’annoncer pour bientôt l’heure de revisiter les sentiers du Mal ?
Ce sera alors le nouveau triomphe du philosophe allemand HEGEL pour qui les conquêtes impérialistes sont justes et souhaitables, parce que l’Etat qui les perpétue fait avancer l’Histoire en amenant « les peuples arriérés vers les lumières ».
L’on sait aujourd’hui ce que de telles idées ont produit : les impérialismes sauvages, les totalitarismes, le fascisme, le nazisme.
L’année 2006 en France sera pour les partis politiques celle de l’accélération des plans de conquête de la Présidence de la République en 2007.
Grands dieux fassent que, en panne d’idées novatrices et humanistes, la haine de l’étranger, le Noir, l’Arabe, ne constitue pas le principal programme de politique générale des états-majors.
La mise à mort de la démocratie commence souvent par la persécution des étrangers, puis de petites phrases glissées çà et là dans des textes publics touffus et/ou dans des lois d’exclusion.
La peur des démocrates que nous sommes naît de ce que certaines de ces énumérations sont depuis longtemps dépassées, des partis politiques de droite extrême ne faisant plus ni dans l’allusion ni dans la métaphore pour désigner l’étranger, l’ancien colonisé présent sur le sol français, comme le lieu où la France a Mal.
2006 devra donc être une année de grande vigilance pour tous les démocrates de France et du monde.
Au nom de la Rédaction de 3A Télésud, je vous souhaite une bonne et heureuse année 2006 !
Le Pharaon Inattendu de Mouelle II : Roman africain
sur fond D'Egypte Ancienne, A Découvrir !
Par Ze Belinga
Une bonne surprise que cette livraison de dernière minute de l'année 2004, cinquantenaire du Livre Nations nègres et Culture de Cheikh Anta Diop, Le Pharaon Inattendu de Mouelle II [Menaibuc] se veut un jalon pionnier du roman africain moderne. Héritier littéraire du savant sénégalais dont l'œuvre poursuit sa transformation des représentations du monde, Mouelle II innove en proposant sur le mode de la fiction une relecture rebelle mais sans effusion apparente, de l'histoire africaine à travers le conte initiatique de la réincarnation d'un pharaon illustre…
L'intérêt de la démarche est pour les Africains, leurs Diasporas et Descendants de reprendre possession de la totalité existentielle et spirituelle continentale telle que les Africains aujourd'hui la conçoivent et se la représentent. Cette réappropriation de l'antiquité africaine devient une matière fertile à imaginaire, matière débridée et passerelle vers des questionnements et renouvellements identitaires. Les Non Africains y verront une Egypte nouvelle dialoguant avec son bassin socioculturel authentique, l'Afrique subsaharienne, avec d'étonnants effets de fiction et de relecture de l'histoire universelle. Les Africains contemporains expliquant l'Egypte mieux que quiconque, les parentés qui structurent la trame du récit éclairent d'un jour distinct les égyptophiles autant que les curieux amateurs de fresques et d'épopées africaines.
Certes les ratiocinations des thrillers «égyptiens» vus de Paris, Londres, New York, inlassablement orientalisés ou méditerranéisés par la confrérie des auteurs de best-sellers a ceci de lassant qu'elles exploitent la même poussive antienne du mystérieux, en prenant soin d'éloigner, d'ignorer le caractère nègre de l'Egypte pharaonique. Et la nouveauté d'un auteur africain assumant l'Egypte négro-africaine comme un fait historique avéré et incontestable apporte de l'aération dans la mesure où ce royaume-référence africain qui a abrité plusieurs dynasties, ethnies et peuples aujourd'hui émigrés en Afrique subsaharienne, ne se comprend que dans le grand ensemble négro-africain. Et vice versa.
Aussi les trajectoires spirituelles, mnémoniques, les initiations à la sagesse des Anciens et aux sciences et techniques traditionnelles renvoient t-elles au corpus égypto-nubien et soudanais. Le roman africain peut donc replonger dans un air frais et éthéré, nouer les intrigues du présent et du passé, se faire contemporain ou historique, mais avec une partie en plus de son être à vivre, à inventer.
Il reconquiert sa liberté de mouvement de création, de re-création, de régénération osirienne… Il peut vibrer décomplexé en acteur et diseur de sa propre cosmogonie exhumée pour soi et dans un élan authentique vers et pour tous.
Comment Mouelle II s'y prend-il pour articuler la vie d'une réincarnation à Cuba d'un pharaon d'Egypte revenu assumer une mission sacrée et hautement importante, dans le monde d'après les déportations négrières, d'après les «indépendances» ? C'est à voir, à lire. Toujours est-il que la compagnie des Lumumba, Césaire, Um Nyobé, Savimbi, Shona, côtoie aussi le long de l'œuvre les Castro, Che Guevara,…
La jonction implicite de l'Antiquité à l'époque actuelle se fait par la période négrière que l'auteur s'impose de travailler. Esclavage, Napoléon, Révolution, sont happés dans le tableau du narrateur qui les emmêle dans des tribulations spatio-temporelles où initiations, rituels, sommeils, réminiscences embaument les personnages et la trame du récit.
Avec tout l'intérêt que représente cette démarche qui se ré-enracine dans l'antiquité nègre égyptienne pour féconder l'imagination créatrice du roman, il n'est pas toujours dit que l'ambition encyclopédique de l'auteur, de même que des concessions un peu spectaculaires à une tendance à la saisie brute crue soient d'un apport décisif au contraire.
Le Pharaon Inattendu porte cela dit bien son nom, et il est à espérer qu'il fasse école ou qu'il laisse … une colonne indispensable au temple prospère de l'imaginaire revivifiant de demain. A découvrir donc.
Ze Belinga
Les miroirs du temps se sont ouvertsAu-devant de moi ce jourEt mon visage comme mon âmeOnt souri au soleil qui m'accueilleJe suis NeferâQu'il me soit donné que l'amour soitQu'il vive, rayonne, et la vie couleraEntre l'homme et l'homme et les êtresAutant que la sève des étoiles d'où je viensQue la langue et la voie de mes pèresMontent de nouveau sur la cime de l'existenceDe même qu'il en a été au temps de leurs tempsAinsi qu'ils me l'ont dit alors que je venaisJe suis NeferâMes yeux chantent la lumièreMes paumes dansent le parfum des angesMon cou dessine le pas des guerriers de la paixEn ma poitrine résonne le tambour des âgesDans lequel les regards et les sceptres divinsS'illuminent d'étoiles impérissablesJe suis NeferâEt père m'a dit que mon pied droitMarche sur l'empreinte des seigneursLe gauche frémit sur la paille sacréeMon front s'ouvre aux magies des souriresSoustraits à la pâle souillure des hommesAlors, que viennent les miensQue les pieux s'assoientQu'en ce triangle de pierres les cœurs solidifientLes ferments d'espoir en peur dans les couloirs sombresDe ce monde qui m'accueille et déjà me soupçonneQu'ils fermentent l'humus de l'être en devenirEt je dirai : j'aime que soit vieux mon regardCar ma vie redit la vie de ceux pour qui je suis iciJe suis NeferâQue le bien en vous bénisse ma venueMouelle II
Chronique d'une fiction nous ramenant aux heures de gloire de notre civilisation
Par Elisabeth Vieyra
Shona a fui le Cameroun avec ses deux frères et est devenue cubaine. Mariée à un descendant de colon espagnol, héros de la révolution cubaine, elle se découvre prêtresse d’Isis, messagère du passé et initiatrice du futur, destinée à préparer l’arrivée d’un « guide », incarné par son enfant à naître. Son fils, Kuando, est la réincarnation d’un envoyé des dieux, Neferptah. Intermédiaire entre les Absents, les morts, et les Vivants, le présent, sa mission sur terre est de comprendre le présent pour préparer l’avenir. Quel est le destin de cet enfant, quel est son rôle et le sien ? C’est ce que nous découvrons à travers ce livre sur fond historique et de rites magiques ancestraux.
Derrière le destin d’une jeune femme, Shona et de son frère, Père, tous deux devenus citoyens cubains après avoir fui le Cameroun, l’auteur nous fait découvrir Cuba et son histoire. Une histoire basée sur le génocide des premiers occupants de l’île, la traite des africains, les guerres d’indépendance face aux Etats-Unis d’Amérique et face à l’Espagne, et pour finir, la révolution et le régime Castriste. Mais au-delà de l’histoire de Cuba, nous plongeons dans l’histoire de l’Afrique et du destin des africains de l’esclavage à aujourd’hui. L’île est la porte d’embarquement pour le retour vers « Kemet, la Terre sève ».
L’histoire du peuple noir est devenue indissociable de l’histoire du peuple blanc, c’est l’histoire de l’humanité, et l’histoire de Cuba représente cette humanité : ses défauts, ses forces, son peuple métissé, la place que sa société donne aux descendants des africains…
A travers les réflexions de ses héros, Thierry Mouelle II nous amène à nous interroger et à apporter des réponses, sur des sujets rarement évoqués tels que les responsabilités de nos ancêtres sur le destin de leurs descendants aujourd’hui.
La naissance du fils de Shona, Kuando, réincarnation d’un émissaire du passé, est le prétexte sur fonds de rites de l’Egypte antique, à des réflexions sur les travers de l’humanité, sur la capacité de l’homme à faire souffrir son prochain, au nom des préjugés, de la force, de l’économie…
L’auteur porte un regard cynique sur les soi-disant démocraties occidentales et les républiques communistes du sud, mais surtout « sur les terres africaines pour leur indolence et passivité ».
L’une des qualités de ce livre est de nous amener à faire face aux tabous de notre histoire et à replacer celle-ci dans l’histoire de l’humanité. Ainsi, le rêve récurrent de Père sur la mort de P. Lumumba, est en quelque sorte le réveil de sa conscience qui dénonce la faiblesse de ses contemporains. L’histoire de Shona, c’est l’histoire d’une fuite suivie d’une quête vers une identité perdue ou plutôt étouffée pour se protéger. Son passé, son histoire la rattrape. Elle réalise que ce qu’elle est aujourd’hui est non seulement le résultat de sa construction personnelle ici et maintenant, mais aussi des drames de l’Histoire de l’humanité.
Mais dans le roman de Thierry Mouelle II on trouve aussi du surnaturel, des rites magiques, des fantômes, des sorciers. Il y a aussi de l’amour, de l’humour, de la passion, du théâtre, de la peinture, de la poésie… éléments essentiels à l’être humain ; ils ont une place importante dans l’histoire de nos personnages et dans l’histoire du livre lui-même. Tous les ingrédients sont en place pour se passionner pour cette fresque historique passionnante qui se lit d’une traite et que l’on termine presque avec regret.
Le Pharaon Inattendu, est un conte initiatique, vers une quête de soi, de son identité et de son bonheur. C’est un message d’espoir pour tous, un message qui dit que notre avenir est entre nos mains et que nous en sommes responsables seuls.
Quelques questions à Thierry Mouelle II
Pouvez-vous m’expliquer ce qui vous a amené vers l’écriture ?
C’est d’abord la lecture. Une lecture qualitative orientée vers la connaissance de soi. A travers des œuvres majeures, autant des philosophes que des idéologues, mais également des poètes. A ceci de particulier que j’avais comme guide, mon père, un révérend pasteur très cultivé qui s’intéressait au monde entier et surtout aux religions révélées qu’il enseignait au tant qu’il les expliquait. Ceci m’a amené à lire la bible de la genèse à l’Apocalypse pour maîtriser la cosmogonie judéo-chrétienne telle qu’elle s’offrait à ma culture d’enfant et telle que plus tard je devrais la prendre comme socle de réflexion sur l’univers.
A côté de cet apprentissage de la bible j’ai également, toujours aidé par mon père et par ma tante magistrate qui a également participé à mon éducation, plongé dans la lecture transversale des philosophes tels que Nietzsche, Kant, Ebenezer Njoh Mouelle, Kwamé Nkrumah, Jomo Kenyatta, Julius Nyerere.
Ma rencontre littéraire avec Aimé Césaire, au travers de son poème Cahier d’un Retour au Pays Natal, sera le déclic qui me permettra de saisir que le peuple Noir à une histoire spécifique qui interpelle qu’on s’y plonge densément. Il en sera de même lorsque je lirais Senghor dans son recueil Ethiopiques ou dans bien d’autres poèmes de lui où l’accent est mis sur la revalorisation de l’image du Noir dans l’univers des Hommes. S’ensuit Léon Gontran Damas, Langson Hugues, Richard Wright… un trop plein de créateurs qui finissent par me convaincre qu’il y a de la place pour continuer l’œuvre de mise en orbite de notre manière de voir le monde, nous les Africains que nous soyons du continent que j’appelle dans mon roman « Kemet la sève terre », ou de la diaspora (nos pays de déportation et d'exil). Pour autant, en parachevant ce parcours d’édification d’une conscience Noire, j’ai rencontré Cheikh Anta Diop à travers son œuvre majeure Nation Nègre et Cultures. Le lien a été tissé pour que je reste désormais lecteur de mon histoire avec les clefs que désormais je pouvais avoir à travers ces recherches. Voilà ce qui m’a conduit à l’écriture.
Quelle est l’idée qui conduit "Le pharaon Inattendu "? Pourquoi l’Egypte ancienne ?
Toute quête identitaire, pour peu qu’elle se veuille sérieuse, doit à mon sens avoir un point de chute le plus éloigné possible du présent, pour être à même de dresser une linéarité généalogique. Il se fait que les travaux de Cheikh Anta Diop (suivis de bien d’autres chercheurs et scientifiques africains ou africains américains) couronnés de succès au colloque du Caire en 1974 par l’Unesco, ont démontré le caractère négro-africain de l’Egypte pharaonique. Notamment dans son édification spirituelle, économique, politique et culturel, bien avant la rencontre de ce peuple du nom de « Kemet » ou « Kemiou » avec le monde leucoderme (les européens).
Le pharaon Inattendu se réapproprie toute cette richesse. Il s’agit de perpétuer le lien entre hier et aujourd’hui, nous et nos ancêtres ayant bâti l’une des plus splendides civilisations que l’univers ait jamais édifiées. Surtout que, ayant traversé les ouragans historiques les plus terribles tels que l’esclavage, la colonisation, et aujourd’hui la néo-colonisation et l’exacerbation du racisme eurocentriste, notre mémoire nous est amplement disputée, elle nous est vertement déniée. En écrivant un ouvrage comme le Pharaon Inattendu, ouvrage qui scénarise l’histoire du peuple noir en la replaçant dans la lecture universelle de l’humanité, je tente pour ma part non pas de revendiquer mais de construire l’homme nouveau, un homme dénué de toute considération haineuse mais qui s’enrichit des particularités et des particularismes.
La grande richesse de ce livre est de proposer une lecture du monde et de l’histoire sous le prisme de ce qui parfois n’est pas dit, en essayant de rester dans le domaine de la fiction, bien que cette fiction soit tirée d’une histoire vraie.
J’insiste sur l’idée qui conduit ce roman ?
On dit que les noirs n’ont rien apporté… au concert universel du donner et du recevoir. J’ai la prétention de dire que c’est farfelu d’avoir des idées comme celles-là. Combien de gens savent que le réfrigérateur a été inventé par un Noir ? Combien de gens savent que la machine à réguler et à contrôler les transmissions électriques a été inventée par un Noir ? En France par exemple, qui sait que le vrai père du nucléaire civil est un Antillais [Georges NICOLO]? Que c’est grâce à lui qu’aujourd’hui on a le courant électrique continu à portée d'un interrupteur? Je pourrais citer jusqu’à épuisement de mon souffle un nombre impressionnant de systèmes, d’objets et d’appareils du quotidien qui sont issus du génie nègre. Lire à ce sujet le livre de Yves AntoineInventeurs et Savants Noirs.
Il faut donc amener les Africains à ne plus douter d’eux-mêmes. Surtout les jeunes à s’investir d’un capital de confiance leur permettant de créer, d’inventer, parce qu’ils auront su que le génie du peuple Noir ne s’est jamais éteint entièrement.
J’attire cependant l’attention sur le fait qu’il ne faut pas faire comme les autres : tomber dans le piège de la haine.
Un homme équilibré est un homme qui ne sait pas ce que la détestation de l’autre veut dire.Le Pharaon Inattendu est un livre qui enseigne la tolérance, la maîtrise de soi, la culture de l’amour.
Mes personnages revendiquent une seule identité : l’identité humaine. Ils peuvent avoir à être des mélanodermes (noirs), des métisses, des leucodermes (européens), les actions qu’ils portent dans le livre ne traduisent pas seulement leur appartenance socioculturelle mais l’influence de l’éducation, mais l’influence de leur libre arbitre.
Chaque acte posé par un homme peut engager l’humanité entière et par-delà, la liberté ou l’enfermement de l’Homme. Je raconte donc l’histoire du monde. Avec cette fois aux premières loges, les Africains. Car, pris dans le tumulte de la mondialisation et de l’anéantissement des particularités identitaires, ils sont devenus une « quantité négligeable » dans un système où la marchandise qu’on vend a plus de valeur que l'être humain. Ma prétention est de dire que l’Africain dans son contexte de « sous-développé » est peut être l’avenir du monde.
Victoire. Le mot s'est envolé. Combien de temps a-t-il dû jouer à cache-cache avec la suspicion, la constriction, le bâillon ? Vingt ans ? Quarante ? Soixante ans ? L'envie me submerge de dire à pleins poumons : des siècles. Car quel visage donner au temps réel dans cet espace de non-vie où tous les matins l'histoire du mot devait se construire au rythme d'une marche qui toujours dépendait de l'humeur de la flicaille, du sens et de la couleur des casques de combats ? Qu'est-ce que le temps quand par la magie du verbe rebelle, l'auteur se permet de (re)plonger dans cette anse de non-être où les bouquetins du mal se pavanent, où les brodequins et les matraques jouent d'émulation permanente dans leur prétexte d'intangibilité entre la légitime vocation d'une jeunesse avide de savoir et de mieux-être et le Pouvoir incapable d'accéder au premier des principes républicains : la santé du corps et de l'esprit de ses enfants ? Pourtant c'est le même temps incompressible qui me donne aujourd'hui, témoin de tant de corolles d'inhumanité portée en bandoulière, à revoir à même distance d'exil que l'auteur, le bal des fœtus avortés de notre génie. Victoire. Le mot s'est envolé. Loin de nos vieilles âmes paillassons. Loin des pectoraux mollassons, des seins inutilement papayes, des regards bouffis de rance et de vermine de mauvais vin, des jambes rondes aux mollets maudits de sommeil, aux bras de tellement de beurre qu'on ne comprend pas pourquoi ils sourient au soleil.
Il s'est envolé le mot. Pour nous qui rêvons de sourire au matin qui se lève. De chasser un soir, un matin, le soupir d'indécence qui meuble les soirs de ventre de faim, les midis de vertige et de tangage sur un sol qui ondule dans son silence des chansons qui peinent à être claironnées devant tant d'enfants qu'on accompagne à la fosse commune. Tant d'adultes qu'on laisse aux oiseaux de proie sur leur chemin vers un peu d'espoir. Un peu. Simplement. Comme tant de chacun assassiné depuis … que le pays a un nom. Un visage. Une carte. Une couleur. Un sens économique, politique, culturel. Malheureusement sans âme. Ni cœur. Souvent. Toujours.
Le mot s'est envolé loin de la « colline du savoir ». Enigmatique patronyme d'une Université tropicale que le géniteur dictateur et son héritier ont voulu faiseuse de brailleurs au perroquétisme parfait. Au nanisme intellectuel. A la plume cassée. A l'esprit enrhumé. Mais qui, en pourvoyant d'hier à aujourd'hui « la colline aux oiseaux», triste monceau de chairs torturées et exposées aux intempéries de Yoko, de New-Bell, de Tcholliré, de Nkondengui, de Mantchum ou de la rue en guenilles, démontre que les dictatures resteront toujours les alliées objectives des plus belles révoltes des esprits justes. C'est au cœur de l'humus du mal humain et de la négation des droits et libertés qu'apparaîtront toujours les plus belles fleurs d'emblème de l'espoir en l'Homme. Pour avoir été de cette « colline au savoir », pour avoir bu dans la mare du « non » social et jeune, qui donc mieux que Martin Momha pourrait tenir la légitimité d'une révolte juste ? Qui mieux que lui devrait étaler en peinture le ras-le-bol de toute une génération illusionnée d'indépendance et d'aisance sociale et économique ? Qui mieux que le poète saurait ce qu'est la dictature du singulier contre le collectif ? C'est donc avec sens qu'il peut écrire : « L'infini m'attire et me fascine comme une ferraille mobile dans un champ magnétique ». Car il est à l'étroit dans un monde qui ne produit que deux collines: la colline du savoir et la colline aux oiseaux. L'une étant sans qu'on ne veuille se l'avouer mère de l'autre. Fils bâtard de ces deux monstres, il se débat énergiquement pour échapper au «misérabilisme » ambiant, voit partout des « vieillards dépenaillés au regard de détresse », décrit la jeunesse exilée, livrée à tous trafics même celui de beaux corps de reines abandonnés aux «toubabs friqués ».
De la colline du savoir à la colline aux oiseaux, le poète traîne sa bave d'insoumis, son dos piétiné, sa poitrine concassée sur l'enclume de l'indicible, il voyage dans le mal du frère et de la sœur dont le sourire ne veut plus rien dire. Malade de l'être et du sens des gestes humains, il refuse pourtant de se laisser aller à autre chose que d'«accompagner le peuple dans la rue séditieuse pour débouter des souverains tyranniques » des palais et de sa vie de chaque jour. Pour autant riche de tout ce sens pluriel, il convient quand même d'avertir que l'œuvre de Martin Momha est un terrain délicat. S'y aventurier exige des pièges à éviter. Par exemple celui qui consisterait à vouloir cerner ce discours révolutionnaire comme une autobiographie qui fusionne l'auteur et le narrateur. Leurs expériences bien que comparables sont loin d'être identiques : Martin Momha n'a jamais été emprisonné, il n'a jamais déposé une demande d'asile dans un bureau d'immigration. Cependant, comme son héros, il réside en Suisse avec un statut d'étranger. Il a participé à des rebellions estudiantines et a souffert des affres d'un système politique et universitaire odieux. Le retour au pays natal et son implication politique qu'il prône n'adhèrent pas pour le moment à sa stratégie de vie. Son rêve d'une vie équilibrée tient d'une maxime qu'il a faite sienne : « Là où on est mieux, c'est là la Patrie ». L'œuvre de Martin Momha rompt ainsi avec les techniques et les canons classiques d'écriture. C'est une fresque littéraire qui échappe à tout postulat de catégorisation. Poème ou prose ? Narration ou réquisitoire ? Monologue ou album de souvenirs ? Superflues que toutes ces questions prises à l'unicité car tout indique qu'il s'agit de tout cela à la fois. Un nouveau genre englobant. Car c'est avec facilité qu'il migre d'un registre à un autre, sautant par-dessus les frontières étanches entre les genres et les peuples pour créer la «globalisation de l'écriture ». Ainsi va-t-il de la première station à la dernière, dans un accent satirique et un verbe lourd de vérité. Ancien séminariste, l'auteur est allé fouiller dans le vocabulaire ecclésiastique pour trouver une nomenclature systémique à son discours. Il tente de créer un rapprochement entre la mission du divin fils sur la terre et celle de son héros.
Ainsi, le concept de « station » renvoie symboliquement à la représentation cadencée de lapassion de Jésus Christ. Il s'agit d'une cohorte d'évènements pathétiques qui retracent la trahison, l'arrestation, la condamnation, la crucifixion, la mort et la résurrection du Christ. Le héros momhaïque accepte volontiers de faire don de sa vie pour que la paix, la liberté, la démocratie, la justice sociale et le développement règnent. Un contexte qui n'est pas sans rappeler la vie et l'œuvre de Nelson Mandela, Thomas Sankara, Alexandre Doualla Manga Bell, Um Nyobé Etc. des héros se donnant à l'holocauste pour des causes justes.
De l'autre côté des fils de barbelés est donc un verbe émouvant. Il en appelle au constat de la terrible circularité du temps africain, donne à lire les dommages des indépendances qui n'ont pas pu accoucher d'autre chose que la sinistrose collective à même visage de squelettes rabotés, comme si espérer le développement de sa terre est une œuvre contre-nature qui ne peut induire que la prison, la mort et l'exil, comme si quiconque ose dire le peu qu'il ne faut pas est conduit irréversiblement vers le ban de sa propre lignée, ne lui restant qu'un voyage de cent quarante escales ou stations pour catalyser le mot jusque-là indigeste en le transformant en train verbal, pour abattre des palissades de la haine et « des murs funèbres où mugit l'hydre des pyromanes ». Qui oserait nier que ceux qui s'exilent sont encore plus mal que ceux qui restent conscrits dans les cachots du désespoir ? Le chant poétique du héros Momhaïque est le mal de celui qui est parti sans jamais quitter véritablement sa terre. Il la voit. La sent. Respire ses moindres frémissements. Pense et dort à l'étroit dans l'immensité généreuse de l'espace-gîte qui l'accueille. Pauvre parmi les riches du pays de TELL, il sait que sa place est au pied de l'arbre sacré où «son nombril négroïde a été inhumé ».
Cet attachement aux origines est incontestablement une réactualisation de l'idéologie de la Négritude dont l'un des principes caractéristiques est le retour aux sources. Dès les premières pages de ce livre, l'on comprend vite que l'exil est le plus grand mal qui puisse arriver à un homme de liberté. Mais une victoire aussi parce qu'on respire hors d'une Terre impie où le bourreau vit d'imaginer ce qui ralentit l'agonie, accentue la mortification, pour qu'entre les deux jamais ne jaillissent les architectes d'une nouvelle colline entêtée comme il en faut sur un sol où plus personne n'ose s'entêter de bon sens. C'est pourquoi, ayant lui-même écumé les rages de son pays mouroir, ayant blâmé tôt l'encensement de sa terre de poussière assommante, ayant mis à ses pieds le verbe-serpillière et la langue-savon, donné de son énergie pour lui rendre ses chatoiements d'antan, l'auteur nous offre aujourd'hui le miroir où son héros vide son défilé de souvenirs dans une sociologie comparée entre lui et lui-même, entre son pays dévasté et les terres d'ailleurs, un ailleurs dans lequel il a trouvé refuge. Mais même le refuge n'est pas un antre de paix. « Xénophobes » et «vilains perquisiteurs » le traquent avec « matraques et chiens policiers ». Doublement rejeté, le combat qu'il livre se déroule sur deux fronts diamétralement opposés, séparés entre eux par un mur en barbelés : sur le versant Sud il y a le pays natal où sévit la dictature, la corruption, la misère… Et sur le versant Nord il y a le pays d'accueil où règne la discrimination, le racisme, la dérision... Eternel bâtisseur, son retour n'aura donc de sens que s'il bâtit l'espoir, édifie la part de bonheur qui revient au Peuple. Mais quand serait-ce ? L'auteur a le don de nous faire vivre ses multiples moments d'interrogations. De convictions. De larmes. Homme ? Enfant ? Adolescent ? Lequel de ce lui-même multiple en son unicité tient ici la torche qui tente l'éclairage de ses propres nuits d'incertitude ? Répondre à cette question c'est admettre aussitôt que l'univers de ce monologue d'une rare densité refuse d'appartenir à son contexte typiquement africain pour épouser l'angoisse universelle de l'homme face à l'obsédant désir de liberté, de dignité et de joie. Jamais poète n'a été aussi politologue. Philosophe. Jamais poète n'a été aussi économiste. Momha saisit la totalité de la société moderne pour l'exposer à la critique espérante de la restitution de l'homme à l'humanité et de l'humanité à son premier devoir : le bonheur de l'Etre.
Paris le 24 novembre 2005
*texte intégral
De l'autre côté des fils de barbelés est un livre de Martin Momha publié aux éditions Le Manuscrit à Paris.
Les nuages sont arrivés
Le parapluie
Donné par les filles de la destinée
Prend de l'eau de part en part
La noyade est imminente. »
Tu m'as dit
L'eau sur les hanches
« Là-bas dans la cendre qui brûle
au cœur du royaume de ronces et de dards Je connais un coin de paix
Où l'amour fait des miracles. »
Mais pourquoi
Le voyage dans ce bel enfer
Est-il si lent
Si douloureux
Pourquoi ne s'achève-t-il toujours
Que pour recommencer encore
Encore et encore ?
Tu m'as dit
« Tends-moi le cœur
La passerelle sera plus souple
Le choc à deux
Plus beau, sans douleur. »
Ton corps collé au mien alors
Ta voix de charme endormante
M'a fermé l'iris
Et j'ai tout seul
Sauté dans le puisard d'épines et de barbelés
J'attends toujours
Le nouveau soleil promis
Dans ce bain de nuages sanglants
Mortels.
Reste à ces deux ou trois fleurs sèches
Égrenées à mes pieds
De chanter en boucle la grandeur de ma naïveté
- Qui a dit que le soleil n'a à briller
Que toujours pour plaire ?
Qu’est-ce que le destin
Qu’est-ce que la vie
Loin du soleil de mes terres
J’embrasse l’angoisse du sage
Ce pourtant qu’à trente-sept ans
La haine rampe
Au seuil de ma porte
M’empêche de sortir
M’empêche de rire
M’empêche d’aimer
Et de porter
Mes sandales
Mes belles sandales de lumière
Père, ô Père
Etait-ce donc là l’école de la vie
Vivre de voir toujours muselées
Les vertes réponses
Aux abaissements de l’homme
Quand la faim de leurs chairs
Vient tromper encore
Mes sourires
Mes sourires du matin
Père, ô Père
Mes murs du soir m’enlacent de silence
Ceux du jour
Me donnent des losanges d’indifférence
Je regarde au loin
Le vent danser sur les visages
De ceux que j’ai en mémoire
Quand sur mes yeux
Transpirent la peur et le vide
Aux noces du deuil
De mes amours
Mes amours bâtardes
Père, ô Père
Comme le bonheur
Les douleurs d’un enfant
Se lisent sur les lèvres
D’un parent qui l’aime
Les miennes reposent
Sur le corps flottant de tes visites rares
Je viens à ta porte
Demander le Livre des Songes
Car ma vie a cessé
Oui, je songe sans comprendre
Sans comprendre
Père, ô Père
Mes mots ont perdu de leur écho
Dans les labyrinthes de mon dedans
Ecarte mes actes des abords
Des miroirs qui mentent
Fixe mes pas dans le souvenir
De tes plats de miel
Que le sourire me revienne
Qu’il fertilise
Mon champ d’être
Que ma main tendue
Froisse la dignité du Mal
Et apporte la lumière
Sur le regard des miens
En bave de fatigue
Que les étoiles me laissent encore
Déambuler en cette poussière de sens
Car de tous ceux que tu as aimé
Il n’y a pas mieux que toi qui résonnes en moi
Pour écouter le silence de mes bruits liquides
Père
Ne me laisse pas aller
A la facilité du péremptoire
Car je suis la continuité de ton sang
Et le ciel marche
Le ciel marche en moi.
Mouelle II
Paris le 17 juillet 2005
Ton visage m’est si lointain
Si proche
En ce parfum que je sens
Par ton absence
Pays mien
Souffle de mes pas
Nombril de mon regard
Temps de mon âme
Ton cœur m’est si près/ si loin
Dans son élan d’insoumission
Aux alibis du bien-dire
du peu-dire
du peut-être-dire
du pas souvent-dire
du rien-dire
quand les lèvres se tendent en silence
au-dessus du puits sec du verbe des hommes
lacéré à coup de crachat menteur
et d’espoir éteint sur les visages émaciés
de peur et de faim
je n’attendrai plus
non
plus longtemps
sur cette route sévère
où dorment déjà tant d’esprits féconds
je n’attendrai plus que le soleil vienne
me réveiller à l’aube de toutes mes vieillesses
du corps
du cœur
et de l’âme
au soir des enfances abâtardies
par le cœur de la République assassine
je me suis fait hier soir le ciseau redouté
qui tailladera les ventres gloutons
et les iris d’indifférence
Il exposera des chairs immondes
au préau des enfants de la Révolte juste
pour que la joie me revienne
par eux joyeux
du malheur des dictateurs
oui, ton cœur m’est si loin
ton parfum si aérien
que ma larme s’est solidifiée
assise longtemps
sur l’étal de l’impossible étreinte
Pays mien
Souffle de mes pas
Nombril de mon regard
Temps de mon âme
Je t’ai vu Révolte
Dans le sang asséché
De mes marais de pus
De mes palais de jasmins brisés
quand me diras-tu le moment
le lieu
quand me diras-tu le nom et l’âge
des démagogues à déshabiller des mots
pour qu’enfin ma main frappe
à l’équilibre de l’essentiel ?
mon cri se peignera
tôt ou tard
sur leur crinière capitonnée
et alors mon sourire pluriel
s’affichera
pour l’éternité.
Mouelle II
10/2005
ROMAN Par le journaliste camerounais Thierry Mouelle Il,
un thriller africain sur fond d'Égypte ancienne ...
Un pharaon à Cuba !
Par Alex Siewe
L'histoire est menée tambour battant, les personnages sont crédibles et attachants. Thierry Mouelle II n'est pas encore une icône dans le paysage littéraire africain, mais ce roman, son premier, ne manque pas d'audace. Entre fresque historique, fiction classique et conte initiatique, l'auteur met en scène l'Égypte pharaonique pour mieux faire passer ses réflexions sur la société africaine actuelle.
L'histoire commence à Cuba. Shona Mandèsi, l'un des personnages principaux, est historienne. Grande prêtresse d'Isis, elle s'apprête à mettre au monde un fils. C'est en cet enfant qu'elle puise sa capacité à remonter l'histoire jusqu'au XVIIIe siècle avant notre ère quand les Hyksôs, «une horde de barbares venus de l'Est ", envahissent la terre sacrée des pharaons. Ils seront suivis par Alexandre le Grand en - 333. Ses descendants formeront la dynastie des Ptolémées, à laquelle appartiendra Cléopâtre. Comment les Négro-Africains, « bâtisseurs des pyramides", ont-ils pu se laisser surprendre par l'évolution de la modernité au point de ne plus compter que comme quantité négligeable dans un monde en pleine ivresse scientifique et technologique? Avec l'aide de Sia, le dieu de l'intuition des causes, Mambingo, encore appelé Père, joue du clair-obscur et plonge quand il le veut dans l'Égypte sacrée pour quérir des réponses à des situations dépassant son entendement. Mais pourquoi hurle-t-il à longueur de journée les effroyables détails de l'assassinat de Patrice Lumumba?
Autour de cette famille étrange gravitent d'autres personnages hauts en couleur. Au premier rang: le grand prêtre d'Osiris qui conduira Shona dans la clairière des Cèdres, pour recueillir l'âme de l'enfant et l'insuffler dans l'enveloppe charnelle qu'elle porte. Pedro Montoya, artiste peintre, infirme et provocateur. Sa compagne, Mélina Cordélia, médecin, amie et belle-sœur de Shona. Mêlée à une sombre histoire de trafic d'art avec la mafia russe présente sur l'île de Cuba, elle croise, au lendemain de l'exécution de Pedro, le chemin des services secrets, lesquels, au nom de la « raison d'État ", exercent violences et pressions psychologiques. L'initiation est rude, l'émotion vive. Chaque personnage supplie qu'on prenne en compte sa personnalité double.
Derrière l'apparence se poursuit une quête de l'homme profond. Comme si l'auteur nous faisait comprendre qu'aucune identité de nos jours n'y échappe. Que le règne du métissage est là. Le grand métissage de l'humanité, appelé à mettre fin aux égoïsmes, car en nous cohabitent une ou plusieurs parts de l'autre .
Cette scénarisation de l'Égypte pharaonique est inédite dans le roman négro-africain francophone. Écrit en quatre parties (le Livre de la Source; le Livre du Milieu; le Livre de l'Enfant; le Livre de la Déchirure), Le Pharaon inattendu est un regard à la fois distant et englobant sur le monde depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, à travers quelques morceaux d'actes majeurs. Une sociologie politique et culturelle de l'Afrique actuelle où l'humanisme de l'auteur impose à ses personnages de pleurer sur l'âme d'un monde fait de violence, de bruit et de mensonges. Il pose un constat : si l'homme d'hier vaut celui d'aujourd'hui par sa station debout, tout les oppose pourtant, à commencer par l'incapacité de l'homme moderne à se remettre en question, si ce n'est son manque total de volonté de se regarder dans un miroir. Le miroir intérieur.
Le journaliste et homme de radio camerounais Thierry Mouelle II signe là un livre dense, d'une force poétique étonnante. Au-delà de la trame romanesque, il énonce avec froideur et sans faux-fuyants des vérités qui dérangent. Le Pharaon inattendu puise dans l'histoire et la légende pour entonner des chants d'espoir.
JA/L'INTELLIGENT N° 2308 - DU 3 AU 9 AVRIL 2005
Ce texte est un extrait d'une conférence donnée à l'Ecole des Mines à Paris le 7 mai 2006 à l'occasion de la Journée Aimé Césaire initiée par l'Association Internationale Cheikh Anta Diop
Questionnements sur la renaissance spirtituelle africaine
Par Thierry MOUELLE II
A force de le retrouver sur toutes les lèvres averties ou non averties, c‘est presque passé dans l’usuel chez certaines personnes que de se poser la question de savoir « quelle spiritualité pour quelle Afrique ? »
Cela se voudrait plus sérieux encore si ces personnes sont elles-mêmes d’extraction de la grande famille africaine.
Comme si les relations de l’Africain contemporain avec le divin sont désormais passées de la psychose (provoquée par diverses guerres de civilisation qui l’ont jusqu’ici pris en tenailles) à un état de normalisation qui autorise de réfléchir aujourd’hui sereinement sur le sujet, en jouant les équilibristes entre un monde passé, plus ou moins idéalisé mais réel, et le présent héritier d’un temps qui pèse encore de tout son poids dans la mémoire douloureuse des « damnés de la terre », nous les récemment convertis à l’occidentalisme qui se veut omnipotent.
Comme si, inévitablement, la question de la spiritualité africaine est de celles-là dont l’esquive coûterait son avenir même du Monde Noir.
Et si c’était le cas ?
La question ne serait alors pas nouvelle. Et ce n’est pas parce qu’elle porte son âge qu’il nous paraîtra aisé d’expliquer clairement l’état critique dans lequel se trouve la spiritualité noire aujourd’hui.
En son temps, et dans son ouvrage intitulé « Les âmes du peuple noir », le Docteur William Edward Burghardt Du Bois observait déjà, dans un contexte étasunien, que le fait de considérer le Noir comme un animal religieux a permis aux maîtres esclavagistes de mêler le religieux au spirituel et de faire prospérer chez les esclaves un christianisme capable à la fois d’exprimer leur morale et leur vie intérieur.
« L’Africain déplacé vit dans un monde animé de dieux et de démons, d’elfes et de sorcières. L’esclavage pour lui représenta le triomphe des puissances ténébreuses », et ses révoltes, son désir de vengeance vont en conséquence se nourrir de tout ce qu’il semble ne pas avoir laissé derrière lui dans le tumulte des océans : exorcisme, sorcellerie, cultes ancestraux les plus récents, Obi, Orisha, Jengu ; mieux qu’un chapelet de cultes, et dans un contexte plus large, l’Africain parvient à adapter la Religion du maître à un spiritualisme d’essence purement ancestral, comme la Santeria à Cuba.
En attendant le jour où, [Cahier d’un Retour au Pays Natal]« au bout du matin, comme un crépitement de friture d'abord, puis comme un tison que l'on plonge dans l'eau avec la fumée des brindilles qui s'envole », les chaînes seront brisées, les gorges déployées au chant de la liberté, l’espoir rené des souvenirs génétiques d’une terre lointaine où veillent les âmes des ancêtres et où sous peu ils verront le vent de l’amour porter les parfums de semences des dieux vieux de milliers d’années.
Et puis, après une très longue nuit, « au bout du petit matin », l’espoir se concrétisa : la liberté vint. Mais la liberté retrouvée pour ces « enfants-marchandises » ne signifiait nullement un retour aux sources ancestrales, une renaissance immédiate avec pour but de s’enraciner de nouveau dans le socle des valeurs qui leur étaient propres, pour la simple raison que le temps avait passé et qu’une remodélation du panthéon ancestral rendait l’exercice complexe.
Il a fallu attendre les années 1920, la deuxième guerre occidentale (39-45), et plus tard sa fin, pour que les échanges entre américains noirs enfin autorisés à sortir de leurs ghettos, entre africains, antillais et africains-américains, sur les champs de batailles, rendent possible l’émergence des mouvements tels la Negro Renaissance, la Négritude, la Tigritude, tous ancêtres émérites de l’afrocentricité, l’afroréalisme, l’afrocentrisme, etc.
Du constat du Dr Du Bois relevant notre vulnérabilité due à la nature de notre rapport au spirituel, au mystérieux, au divin, il en découle un autre plus récent encore : la terre où les dieux apparurent pour la toute première fois dans l’histoire de l’humanité, et où d’Imhotep à Akhenaton l’homme s’est expliqué l’univers, l’a interprété, est aujourd’hui une terre de désolation et de déshérence, où l’obscurantisme spirituel le dispute à une misère morale et matérielle d’une violence inouïe.
Y règnent : la haine, le désespoir et le doute.
Pour autant, lorsque Aimé Césaire, traite les Antillais en 1947 d’« anetons de l'espérance et punaise de moinillon »[Cahier d’un retour au pays natal], termes rappelant des insectes et qui renvoient à leur confiance naïve ou paresseuse face aux fausses promesses des hommes politiques, et peut-être des autorités religieuses. En les accusant de porter malheur à leur peuple, en les traitant de mauvais grigris, de lépreux aux chairs en décomposition qui acceptent le mensonge et ne protestent pas lorsque la vérité est bâillonnée, le poète amorce une dénonciation des plaies qui minent non seulement les Antilles, mais également l’Afrique, cette Afrique mère qui se bataille déjà pour son indépendance.
Césaire permet de dresser un pont entre le contexte insulaire et caribéen qui est le sien et les premiers mouvements de libération des peuples d’Afrique. Il veut tant rendre l’espoir à ses compatriotes aliénés par une colonisation qui les prive de tout avenir en les coupant de leur passé, que son cri de révolte est entendu jusqu’en Afrique. Quelques biographes, certainement de bonnes intentions, créditent ce cri d’avoir eu un écho enrichi dans les tempes de quelques bonnes âmes africaines, telles Senghor.
Il semble bien que cela reste à prouver au-delà des textes du Président Poète, où, s’il apparaît le moindre conflit soucieux de changer les choses en Afrique coloniale, il s’agit plus du conflit du poète président opposé à lui-même au sein de sa parole poétique et son action politique.
Comme Césaire, Senghor veut la célébration d'une Afrique primordiale et harmonieuse. Mais contrairement au premier, Senghor préfère cette Afrique primordialeoù le roi est poète et le poète roi. Le beau langage le supplantant à l’action. L’élitisme à la cuvée sociale, la forme au fond, ne l’oublions pas, il s’agit d’une Afrique où « le roi est poète et le poète roi ». Il est pour lui question d’une négritude de la sympathie, et de participation sensible au cosmos.
D’évidence, cela paraît étrange qu’au moment où les Noirs du monde entier, caribéens et négroaméricains, se tournent vers l’Afrique Mère pour y puiser le supplément d’âme qui leur servent de glaive contre l’oppression et de bouclier contre l’adversité, l’Afrique elle-même reste dans une attitude d’apathie spirituelle chronique. Elle semble avoir cessé de s’écouter.
En ces années là comme de nos jours, grande est la publicité (au sens de l’effort de vulgarisation) faite aux apparats des us et coutumes corrupteurs des chapelles de pensées qui aiment l’Afrique sans les Africains.
L’Afrique officielle, dite désormais cartésienne, rationnelle, se lève Jésus, déjeune Bouddha, goutte Allah, s’endort anti-Afrique,
Consciente que l’amalgame est séculaire entre le religieux et le spirituel, et que l’un dans l’autre personne dans cette nouvelle Afrique n’est apte à tout sacrifier pour démêler la vraie graine de l’ivraie.
Que le discours dominant soit pour l’heure à la mondialisation, comme jadis l’on parla de bonne gouvernance, et avant de démocratisation, du nouvel ordre mondial, de pluralisme politique etc, ne résonne que pour ceux qui attendent que les clés du bien-être demeurent celles qu’offre le diktat de l’ordre marchant du présent siècle.
Qui est assez futé pour comprendre que ces notions plus ou moins humaines, mais davantage inhumaines en leur application aveugle et sans contexte, ne sont rien d’autres que de cruels gadgets de distraction à la solde des tribunes et des médias ?
Que l’essentiel est ailleurs ? A-t-on osé simplement définir l’ailleurs en question ? Et c’est là que notre réflexion sur la spiritualité africaine, ou si vous voulez sur la Nécessité d’une Renaissance spirituelle africaine, se voudrait pratique.
Toute société humaine se fabrique des instruments de compréhension du monde, de l’univers. De la justesse de ces instruments dépend la bonne lecture et la compréhension de cette lecture suppose qu’on maîtrise le langage utilisé.
Si la question qui nous est posée prétend être de celles dont l’esquive coûterait son avenir à l’Afrique, donc qu’elle intègre tous les paramètres de l’Afrique d’aujourd’hui, qu’elle se pose parce qu’elle souhaite une Afrique et des Africains prospères et équilibrés comme aux temps de Kemet et de nos glorieux ancêtres,
alors posons-nous cette nouvelle question : dans quel monde vivons-nous ? Nous sommes-nous donnés des instruments pour le lire ? Pouvons-nous le lire ? Donc, savons-nous le langage qui est parlé ? Par qui ? Pour qui ? À quelle fréquence ? Pour quelles conséquences ?
Ceci nous ramène pratiquement à la méthode proposée par Frantz Fanon : « Chaque génération doit trouver sa mission, la remplir ou la trahir ».
Nous avons vu que Du Bois s’est posé des questions liées à son temps et au contexte étasunien. Quel est nôtre temps ? Quel est son contexte et pour qui nous interrogeons-nous ?
Est-ce pour la diaspora ou pour ceux des nôtres qui sont sur le continent ?
Est-ce pour une image commune à l’Afrique comme celle de la Première Cause dont parle Molefi Kete Asante, évoquant la création du monde telle que se l’expliquaient nos ancêtres négroégyptiens?
La fréquence des débats en cours sur la Renaissance spirituelle africaine supposerait-elle que notre génération a découvert sa mission et qu’elle voudrait la mener à bien ?
Notre mission se résume-t-elle à la seule volonté de maîtriser ce que Doumbi Fakoly appelle « les mystères négro-africains anciens » ?
Si nous nous interrogeons pour nous qui sommes loin des nôtres, prenons garde de nous poser les bonnes questions. Qu’entendons-nous par spiritualité africaine ?
Lorsqu’on y aura répondu, quel en serait le but ? Serait-ce une spiritualité spéculative ou une spiritualité opérationnelle. Autrement dit : recherchons-nous des réponses de bien-être intérieur, une relation entre soi et soi-même, autrement dit ésotérique, que seule peut nous procurer cette « Renaissance spirituelle » répondant aux codes et rites ancestraux les plus établis ?
Ou voudrions-nous y trouver des réponses prêtes, vivantes depuis des temps immémoriaux, et qui nous indiquent l’écorce à mâchonner ou l’onguent à porter pour avoir le titre de séjour ? L’emploi ? Battant Jésus sur son terrain, renvoyant Allah en Arabie, Bouddha dans l’Himalaya ?
Si nous nous interrogeons plutôt pour ceux des nôtres restés sur la terre mère, ont-ils exprimé ce besoin, ou le sentons-nous d’ici par quelque intuition d’un ordre… justement immatériel ?
Qu’est-ce qui nous fait croire que notre Renaissance spirituelle tant courtisée n’est pas ce qui se vit dans l’Afrique non urbanisée et dont les églises et mosquées sont vides ?
Qu’elle est ce qui se vit dans cette partie de l’Afrique où la parole de l’homme est encore l’homme ?
Là encore il faut nous poser les bonnes questions. De quelle Afrique il s’agit : la citadine ou la rurale ?
La moderne ou la traditionnelle ?
Celle dont nous portons le métissage ou celle qui nous a définitivement échappée mais qui reste vivante là-bas ?
Y a-t-il urgence ? Pourquoi ?
Dans ce cas, où puiser les éléments vrais de cette Renaissance ?
Seront-elles adaptées au contexte d’aujourd’hui ? Sinon comment procéder ?
Autant de questions qui, rassemblées, nous impose une certaine humilité. Humilité face au sujet évoquée, car la spiritualité africaine, à mon sens, ne peut être mieux saisie que si l’on y greffe le fil nous ramenant à la culture Vérité-Justice, la Maât. Seule la Maât contient suffisamment d’éléments du neter (le divin) pour que l’homme dans son quotidien soit bon envers lui-même et envers son prochain. La Maât se désarticule comme la philosophie de l’homme en tant que prolongement du divin, il est le souffle vivant et vivifiant dans sa matérialité agissante, par la Maât le cœur l’homme est préparé pour entreprendre une relation saine avec lui-même (ésotérisme) et avec le divin (la religion).
L’ésotérisme étant de l’ordre spirituel, il permet un travail sur soi en vue d’un équilibre entre soi et soi-même, entre soi et autrui, par-delà, entre soi et l’univers. Un retour sur ces valeurs est faisable si chacun fait don de sa personne pour la qualité des rapports entre les hommes. La Maât est un humanisme.
La religion, est, de par son étymologie, le lien entre soi et les autres et le divin ; il est de l’ordre commun de lui reconnaître une fonction sociale de régulateur des us et coutumes au point que, par extrapolation, on peut lui attribuer d’être située en amont des civilisations. On retiendra donc que la religion crée la culture, et la culture engendre la civilisation. L’esprit se met en marge, ou bien y opère de manière transversale pour orienter chacun de ces éléments vers le haut ou vers le bas.
Un mauvais esprit influence négativement une religion, une culture, une civilisation. Il en est de même pour l’esprit brillant, en tant qu’individu. La civilisation se mesure donc à l’aune de sa valeur spirituelle (souffle de positivité).
Pour ce qui est du rapport entre spiritualité en elle-même et religion, la religion matérialise la spiritualité qu’elle organise en terme de rites et d’administration. La religion chrétienne rend vivante la doctrine supposée être celle du Christ : le christianisme. Il en est de même de l’Islam, du judaïsme, etc. La spiritualité chrétienne n’est rien d’autre, dans ce cas, que la doctrine elle-même en tant que concept, idée, philosophie.
En conclusion,
La réflexion sur la nécessité d’une Renaissance spirituelle africaine nous impose d’identifier le réel besoin, la nature du besoin, et le but de ce besoin, son applicabilité.
Il nous restera que toutes les sociétés qui se sont construites, toutes les civilisations qui se sont faites ont d’abord et avant tout réalisé une unité spirituelle (une idée précise de leur lecture du monde) sur laquelle s’est greffée une religion qui a enfin créé une civilisation.
La question morale de la valeur de ces civilisations est un autre débat, comme il peut convenir aujourd’hui de se poser la question, que d’ailleurs je soupçonne en toile de fond de notre sujet, de la valeur morale de la civilisation occidentale.
Je vous remercie.
Mouelle II
Paris, le 07/05/06
On croyait que tout avait été dit ou presque sur la colonisation. La néo colonisation. L'esclavage. Le mal humain. Que non ! Nous dit Thierry Mouelle II, dans un roman qui propose l'avenir du monde sous le prisme de l'Egypte ancienne... Qu'est-ce qui fait l'actualité d'une telle approche aujourd'hui? Entretien à bâtons rompus avec un écrivain déroutant. Et presque…visionnaire...
Cameroon-Info.Net: Qui se cache derrière l'auteur du roman "Le Pharaon Inattendu "?
Thierry Mouelle II : Je suis Thierry Mouelle II. J'ai d'abord été journaliste pendant plusieurs années. Rédacteur en chef, directeur de publication. J'ai également été conseiller en communication stratégique des institutions et hommes politiques. Je suis retourné à l'université pour me familiariser avec l'évolution des sciences et techniques de la communication, et suis devenu expert en implémentation des projets et entreprises spécialisées en nouvelles technologies de l'information et de la communication. Mais, mobile et pluridisciplinaire, je suis aujourd'hui analyste de crédits dans un groupe assurbancaire français…
Cameroon-Info.Net : Comment expliquez-vous que votre roman qui n'est paru que le 24 décembre 2004 ait déjà fait la une des émissions des mastodontes tel que Consty Eka ou Manu Dibango ?
T. M. II : Le Pharaon Inattendu a naturellement intéressé tous ceux qui estiment qu'il y avait un vide à combler. Il faut dire que c'est la première fois à ma connaissance qu'un romancier négro-africain francophone explore le monde de l'égyptologie pour le rendre accessible au plus grand nombre. Notamment ceux qui n'avaient pas accès à la décodification des travaux de Cheikh Anta DIOP et de Théophile Obenga sur la négrité de l'Egypte pharaonique (Kemet).
Cameroon-Info.Net: Pourquoi au lieu d'être ludique votre roman a t-il plutôt des accents militants ?
T.M.II : Je ne suis pas sûr d'y voir le moindre accent militant, ça supposerait que je brandis des revendications. Il s'agit pour moi de plonger dans les racines historiques de l'Afrique pour consolider les différents liens subtils qui nous maintiennent debout. "Le Pharaon Inattendu" voudrait dans ce sens restituer la vérité à son endroit.
Cameroon-Info.Net : Pourquoi un africain s'intéresserait-il à l'Égypte ancienne plutôt qu'aux royaumes Sokoto, à l'empire Sonrhaï ou Mandingue ? Est-ce la vague de l'Egypto-mania qui sévit aujourd'hui en Occident?
T.M.II : Il faut savoir que les royaumes et empires que vous citez sont historiquement les restes de quelques nomes de l'Egypte ancienne. L'histoire de l'Afrique est une et indivisible, unie autour du foyer civilisationnel qu'a été la Vallée du Nil. Je pense qu'il aurait été réducteur de m'attaquer à 1300 ans en notre ère, au lieu de remonter plus loin, afin justement de retrouver les racines, les fondements même de ces royaumes. Car je le redis, ils ne sont que la résurgence de ce que fut la grandeur de l'Egypte pharaonique ! Donc, de l'Egypte et par ordre d'importance, je n'ai retenu que la cosmogonie, parce qu'elle me permettait de construire mon intrigue en y apportant la substance spirituelle dont j'avais besoin : comment les anciens égyptiens voyaient-ils le monde ? Comment sentaient-ils la vie ? La mort ? Comment nous fixons-nous par rapport à eux nos ancêtres? Qu'est-ce que la sagesse ? L'intelligence ? Qu'est-ce que l'Homme ? En second lieu, il fallait mettre ces interrogations entre les lèvres appropriées… scénariser.
Cameroon-Info.Net : Les plus éminents savants négro-africains ne sont pas lus par leurs descendants, Comment un roman pourrait-il faire basculer 600 ans d'aliénation ?
T.M.II : En réalité il s'agit de plus de 600 ans puisque le déclin de l'Afrique a commencé au moment où les hyksôs, venus d'outre méditerranée, se sont emparés de l'Egypte. Je suppose que les 600 ans dont vous parlez nous renvoient à l'esclavage si c'est le but de votre question. Or le déclin de l'Afrique, (après que le Pharaon Iâhmès (XVIII ème dynastie selon Manéthon), plus connu sous son appelation grécisée d'Ahmôsis, a chassé les Hyksos et refait l'unité de Kemet (Egypte ancienne)), s'amplifie fortement en perte morale et civilisationnelle avec la dynastie des Ptolémées qui s'installe en Egypte après la conquête d'Alexandre le Grand en -333. Le mal de l'Afrique a donc commencé beaucoup plus tôt. Mais il faut comprendre que c'est tout à fait normal qu'une civilisation qui a atteint son apogée soit obligée de décroître. Je ne pense donc pas que les travaux effectués par les savants africains (Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Dou Kaya, Mubabinge Bilolo, Aboubacry Moussa Lam, Edouard Din etc…) sur les différents relais entre l'Egypte antique et l'Afrique actuelle aient été occultés de leur propre chef. Ce serait absurde ! Ce ne serait pas exagéré de ma part que d'affirmer ici que l'invisibilité de ces travaux est la résultante d'un « complot de civilisation » amplement médiatisé par le discours dominant de l'heure et qui consiste à ne surtout pas attribuer aux Noirs la paternité d'une civilisation identifiée comme la mère de toutes. Au-delà, il s'agit de transformer en compétion de l'antériorité la civilisation égyptienne et les civilisation nées de leur proximité avec celle-ci autour de la Méditerranée. Cette attitude peu scientifique participe d'une logique d'émiettement de la pensée africaine, et d'infantilisation permanente de l'homme Noir. Cette logique, également servie par le racisme et l'eurocentrisme, ne peut être que décriée, combattue, et ridiculisée par des faits scientifiques. Cheikh Anta Diop l'a fait. Il n'est donc plus besoin de démontrer que les fondements civilisationnels et surtout cosmogoniques de l'Egypte antique étaient nègres. Il faut plutôt chercher à comprendre pourquoi les insultes, des allégations, des diffamations, de ceux qui applaudissent une Afrique éternellement servile, soumise, bâtarde, ont remplacé la science qu'utilisaient les hommes comme Socrate, Pythagore, Diodore de Sicile, qui tous, ont loué le génie nègre à travers l'immensité panhistorique de la civilisation des Pharaons. J'affirme qu'avant la conquête des Hyksos, il n'y avait pas de souverain à Kemet qui ne fût Noir. Et les Hyksos envahissent l'Egypte au XVIII siècle avant notre ère. Les fondements et la grandeur du pays étaient déjà là depuis Imhotep, et les pères bâtisseurs des pyramides! dont celles (au nombre de trois) de Gizeh élevées par Khoufou (IVè dynastie, selon Manéthon comme les deux suivants) plus connu sous sa renommination grecque de Chéops; Menkaourê (appelé Mykerinos par les grecs) et Ka-en-Rê (le dieu Râ incarné), que certains appellent Khaefrê ou Khephren en langue grecque. Cette transformation de la vérité, par l'altération des noms pour leur donner non pas des correspondances mais plutôt une nouvelle sémantique coupée de toute relation avec l'énergie que porte chaque nom de ces anciens africains, pose les fondements du flou qui est volontairement entretenu autour de la culture et de l'origine des Pharaons concepteurs de la civilisation Kemétique appelée Egypte de nos jours. C'est pour cette raison que ce trésor de l'histoire de mon peuple est devenu un gâteau de miel que tout le monde vient grappiller sans aucune crainte du ridicule. En témoigne cet ouvrage de Messod et Roger Sabbah intitulé « Les secrets de l'exode. L'origine égyptienne des hébreux ». Un livre qui aurait fait un très beau roman, mais que les auteurs ont choisi de présenter comme le résultat d'un travail de recherches historiques ! Recherches basées sur la Bible, un livre de foi, donc dogmatique, subitement devenu un document scientifique… Or tout le monde s'accorde à dire que dogme et science s'opposent comme le nord et le sud. Ce qui est vrai pour un dogme ressort de l'adhésion des individus par la foi; ce qui est scientifiqueest le fruit d'une démonstration qu'un phénomène peut se répéter autant de fois de la même manière une fois mise en condition ou contexte identique(s). C'est le domaine de l'expérience. De l'observation. Aucun repère de la Bible à ce jour n'ayant été prouvé de façon indubitable ( dates et lieux des événements, véracités des événements par rapport à l'Histoire, le profil des personnages, leur identité, etc,) il devient hasardeux de la prendre pour base pour étayer une argumentation. Cela s'appelle de l'idéologie. Or, les gravures et les noms des personnages de l'Histoire de Kemet sont suffisamment réels et prolixes pour que leur étude rende des faits rigoureusement scientifiques, si tout le monde s'accorde à rendre réellement public ce que disent les objets "découverts" ou exhumés y compris les momies. Vous remarquerez la vaste publicité qui est souvent faite à la "découverte" d'une énième momie en route pour l'expertise en laboratoire. Puis, plus rien. La réalité c'est que très souvent, la momie a parlé. Trop de mélanine en elle. Or qui dit taux élevé de mélanine dit Noir. Alors silence. Sauf évidemment quand on peut se permettre de forcer un peu la dose de mauvaise fois. On vous présente alors Ramessou, plus connu sous le nom de Ramsès II, comme un homme blond. La preuve, dit-on alors: ses cheveux. Une triste plaisanterie. Savez-vous à quel âge ce vénérable est décédé? Il était largement nonagénaire. Quelle est la couleur des cheveux d'un vieux de quatre-vingt-dix ans? Les miens à moins de quarante sont déjà abondamment blancs... Pourtant les anciens égyptiens (les Kemmiou, comme ils se nommaient eux-mêmes) ont peint leur propres images sur la pierre. Ils ont dit à l'humanité entière à quoi ils ressemblaient, à quoi ressemblaient les autres peuples. Ils disaient être une ancienne tribu de l'Ethiopie antique: la Nubie, le Soudan, Kouch. ( éthiopia= visage brûlé en grec). Ils se sont peints Noirs. Comme les Nubiens etc. L'humanité est une vaste étendue historique où chaque peuple a apporté à un moment ou à un autre ce qu'il avait à offrir, à partager. Il est vain de le nier. C'est appauvrir l'Histoire que de vouloir lui donner un visage unique au miroir des destinées collectives. C'est appauvrir l'Humanité que de vouloir nier sa riche diversité.
Vous me permettrez d'ouvrir une courte parenthèse sur le mot censé représenter un peuple : Hyksos. En réalité, comme beaucoup de noms et de mots Kémétiques, hyksos est une réadaptation grecque de deux termes kémétiques : Hekaou (Hékaw) Khasout qui signifient "les étrangers". C'est pour cela que les traces de ces Hyksos n'ont jamais pu être retrouvées de nos jours. Car il s'agissait d'une horde de barbares sans aucune unité identitaire ou culturelle. Ils s'étaient fédérés autour d'une volonté d'envahir les cités les plus prospères de l'antiquité et d'y faire fortune. C'est ce qui leur permettra d'occuper le Delta de Kemet pendant plusieurs décennies. Leur cruauté permettra de maintenir les nationaux à bonne distance et de jouir de leur bien à foison. Seul le Peraâ (Pharaon) Iâhmès arrivera à les bouter dehors et à refaire ainsi l'unité du pays. Cameroon-Info.Net : Quelle est la problématique soulevée par Le Pharaon Inattendu, quelle est son importance pour l'Afrique d'aujourd'hui et de demain?
T.M.II : La fondamentale au niveau de la pensée qui conduit ce roman est évidemment l'Egypte antique sous le prisme négro africain. La problématique posée est celle de tout homme dominé d'une façon ou d'une autre et dont le mental a été codifié pour qu'il reste éternellement lecteur de sa propre vie et de sa propre histoire selon le paradigme d'autrui. Shona, l'héroïne, se demande si l'enfant qu'elle va mettre au monde aura les mêmes soucis. En tant que mère, donc transmetteuse de la culture au sens le plus large, elle se pose ces questions en supposant que l'enfant se les posera. Le problème c'est que cet enfant n'est pas comme les autres. S'il vient imbu d'une sagesse plusieurs fois millénaire, il sera quand même obligé d'apprendre les travers, les cruautés et crimes de l'homme, pour mieux envisager les réponses à donner à ceux qui l'envoient. Autrement dit, Le Pharaon Inattendu, au-delà d'un miroir intérieur sur le présent, sur le monde moderne, se veut le lien par lequel le présent tient ses solutions des sagesses du passé. Le passé africain enseigne la paix, l'amour, la sacralisation de l'individu, car l'homme est un prolongement du divin.
Les wolofs le disent : si on ne sait pas où l'on va, rentrons d'où l'on vient. Le plus difficile a été de savoir qu'on vient d'Egypte. J'ai donc dû faire une étude comparée entre l'héritage de nos ancêtres occulté depuis des milliers d'années, et la violence qui sévit dans le monde. Est-ce cette violence que nous allons léguer à nos enfants ? J'ai l'outrecuidance de penser que non : il faut leur léguer la Maât, la culture de la Justice-Vérité.
Cameroon-Info.Net : À l'heure où l'africain semble se complaire dans un afro-pessimisme à l'horizon fatalement obscur, vos héros vivent à Cuba mais vouent un culte sacré à Kemet, la Sève terre (Afrique). Comment en arrive t-on à vénérer obstinément une terre de misère?
T.M.II : La plus Grande des misères qui puisse exister est d'abord une misère spirituelle. Dans ce cas je vous accorde qu'à Kemet, l'Afrique, nous sommes effectivement dans une grande misère spirituelle. Ce qu'il faut savoir, c'est que quel que soit le domaine de développement de l'homme, il ne peut y arriver que s'il sait ce qu'il est, ce qu'il veut, comment il le veut, pourquoi il le veut, où il va, et surtout sur quel terreau il table sa démarche, car alors il sait ce qu'il a été. Or l'africain est aujourd'hui un hybride qui a épousé toutes les idéologies et théologies du monde, sauf celles qui devaient l'emmener à ne faire qu'Un avec ses ancêtres. C'est là que réside le mal. Si l'on n'arrive pas à faire une connexion entre le mental, le spirituel et l'avenir, l'Afrique se trompe complètement !
Ce roman, en soulevant le problème de la culture que nous devons donner à l'enfant qui naît, nous ramène au choix à faire : violences, bruits et mensonges, servilité de l'homme au diktat de l'ordre marchand ou revalorisation de la personne et de l'âme humaine ? Le Pharaon Inattendu est un roman éminemment spirituel, parce qu'il repose la question du silence.
La vénération de Kemet n'est donc pas contre-productive, elle est une projection optimiste sur le devenir d'un monde aux richesses humaines, spirituelles et matérielles inégalables, mais que le contexte actuel rend totalement inapte à imaginer sereinement le futur. C'est cette sérénité manquante qu'on ne peut retrouver que dans le socle cosmogonique d'un monde de paix.
Cameroon-Info.Net : Vous considérez donc la spiritualité qui sous-tend la vie de Shona et des autres personnages comme la solution sine qua non à la psychose des Africains ?
T.M.II : A mon avis, la psychose des africains est d'abord une détestation de soi. Plusieurs africains ont une haine d'eux-mêmes parce qu'ils sont incapables d'être ce qu'ils veulent être, et ils ne savent pas comment être ce qu'ils doivent être. Et c'est là qu'on retrouve l'africain chrétien catholique, protestant ou orthodoxe, musulman, athée, ou autre, adepte de tous les cercles de réflexion occultes ou avérés, sauf les siens propres : le culte des ancêtres. Un culte polysémique, polythéiste, donc démocratique. Et si l'africain se cherche, c'est bien parce qu'il sait qu'il n'est pas là où il devrait être. Il en existe même qui peuvent savoir où être, où aller, mais n'ont pas le courage de le vivre ouvertement et entièrement. Le jour chez le prêtre et la nuit chez le tradi-praticien.
Shona, l'héroïne a la même problématique: quelle éducation donner à son enfant, autrement dit quel choix de vie ? N'oublions pas que pour l'africain, traditionnellement, l'éducation n'est autre que l'école de la vie. L'enseignement que l'ancêtre donne à l'enfant, c'est lui permettre de découvrir sa capacité d'appréhender tous les phénomènes de la vie. C'est la raison pour laquelle le titre de sage peut être donné à une personne âgée, puisque l'enseignement qu'elle a reçu est complété par sa propre expérience. On ne peut donc vénérer qu'un peuple qui place l'homme au centre de ses préoccupations et non l'intérêt matériel qui tourne autour de cet homme. Si l'homme est Un avec lui-même et les ancêtres, il est spirituellement heureux et apte à braver le monde hostile. Il pourrait commencer à créer, à se projeter dans le futur. Mais s'il doute de ce qu'il est, il pourrait effectivement devenir un névrosé qui épouse toutes les logiques travesties qui existent à travers le monde, sans aucun rapport avec son moi et son avenir réel.
Cameroon-Info.Net: Sur l'esclavage ou la colonisation vous ferrez facilement des adeptes. Mais ne craignez-vous pas de braquer les lecteurs en abordant la question spirituelle ?
T.M.II : Il est vrai que certaines parties de cet ouvrage peuvent s'assimiler à une bombe à retardement. Je suis conscient de pouvoir braquer les gens et c'est tant mieux : on ne fait pas d'omelette sans casser les œufs… L'Afrique pour se développer doit retrouver sa spiritualité originelle, la protéger, donc se fermer autour d'elle. La révolution Meiji a permis aux japonais en 1868 de se fermer au monde entier et aujourd'hui le Japon est économiquement la première puissance mondiale. D'ailleurs lorsque l'Egypte ou Kemet se développait, elle n'était pas ouverte au monde. C'est après qu'elle se soit développée, et que sur le tard elle a accepté des étudiants du monde entier (principalement originaires de Grèce comme Pythagore, Thalès, Archimède, Platon, etc…), qu'elle s'est permise de s'ouvrir, démontrant au monde sa puissance. Ses ennemis ont donc fait des coalitions, et se sont mis à l'affût de chaque moment de sa faiblesse pour l'envahir. L'Afrique doit comprendre l'avantage qu'elle a d'être aujourd'hui la mamelle nourricière du monde, donc potentiellement la première puissance du monde, avec une forte réserve spirituelle humaniste. Il faut qu'elle se donne les moyens de se fermer à elle-même pour se faire Une avec son moi profond. Autrement dit : mettre à profit toute la croyance de l'homme depuis l'Egypte ancienne jusqu'au jour aujourd'hui. Ne nous demandons pas comment cela se fera, il suffit d'intégrer que l'Afrique ancestrale existe toujours, mais qu'elle est ridiculisée. Chaque fois qu'on dit qu'on va voir un tradi-praticien, tout le monde rie et vous prend pour un imbécile, parce qu'il faut désormais aller voir le médecin, le psy. Mais le médecin ou le psy ne résolvent pas tous les problèmes ! On le sait si bien que même certains responsables d'église passent leur temps chez les tradi-praticiens. Conscients que les solutions de l'Homme Africain ne se trouveront jamais dans les chapelles de pensée des autres. D'ailleurs pour se développer beaucoup ont dû récupérer tout ce qu'il y avait d'essentiel dans l'Egypte mystique pour créer nombre de sociétés secrètes ! Ce sont ces ordres mystiques qui dirigent le monde d'aujourd'hui. Donc c'est le clos, la pensée occulte qui crée des conditions de civilisation. C'est elle qui crée des civilisations.
Cameroon-Info.Net : Vous semblez justement exalter le rôle de la franc-maçonnerie dans l'émancipation des Noirs. Mais cet ordre aujourd'hui sublimé par les africains n'est-il pas l'un des piliers du système colonial que vous fustigez ?
T.M.II : Je ne suis pas très sûr d'avoir d'exalté le rôle de la Franc-maçonnerie dans "Le Pharaon Inattendu". Si le mot « émancipation » renvoie à ce que je sais, l'Africain n'avait nul besoin de s'émanciper : il avait déjà mis sur pied l'une des plus grandes civilisations de l'humanité. Sinon, la plus grande. En réalité, l'émancipation dont il est question concerne plutôt l'accès du Noir à la culture occidentale. La franc-maçonnerie est présente dans ce roman uniquement parce qu'elle a, à sa base, le principe d'humanisme et d'universalité positive qui sont les mêmes que ceux de la Maât, la Vérité – Justice. Et puis, il faut préciser que ce n'est pas moi qui évoque la question, mais des personnages qui s'interrogent sur son rôle dans la rébellion des esclaves. Il est clair que la Franc-maçonnerie a joué un grand rôle dans l'Histoire, notamment en Angleterre et en France pendant le siècle des Lumières. Influençant la Révolution française de 1789, et la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. C'est donc un rappel moral qui consiste à poser les hommes d'influence (les Francs-maçons) et le résultat de leurs œuvres sur la balance de la vérité à dire et de se demander si les Lumières qui en ont découlé et aujourd'hui tant encensées méritaient le qualificatif d' « universelles ». Autrement dit : ces Lumières étaient-elles aussi Noires ? C'est aux historiens d'y répondre.
Cameroon-Info.Net : Votre roman est un riche voyage qui explore aussi bien le Congo de Lumumba que le Cameroun de Um Nyobe, en passant par Haïti de Toussaint Louverture, ou la Martinique d'Aimé Césaire. Pourquoi avoir planté le décor principal à Cuba ?
T.M.II : Cuba a été partie prenante dans la lutte pour la liberté de l'Afrique coloniale. Notamment l'Angola. Après l'indépendance de l'Angola en 1975, les USA bondissent sur ce jeune Etat sous prétexte qu'il s'agit là d'un territoire d'influence soviétique. Cuba va aider l'Angola en proie aux canons sud-africains, plénipotentiaires des USA dans cette partie du continent. Quoi qu'on dise, c'est à saluer. Cuba était également pour moi un prétexte mystique et spirituel. Sa situation géographique lui donne un champ d'énergies contraires me permettant d'installer mon intrigue et faire fondre dans les eaux des influences négatives capables de taire le flux de l'écriture. Cuba émerge entre deux courants d'eau: l'océan Atlantique à l'ouest et la mer des Caraïbes à l'est. Ces deux eaux charrient des énergies antagoniques à l'intérieur desquelles dorment les âmes de bien de pauvres hères. En exploitant l'histoire et le rôle de ces eaux sans lesquels le drame de l'esclavage n'aurait pas connu l'ampleur qu'on sait, j'ai pu me rendre compte du fait que le mal n'a pas totalement été lavé. Aucune étendue marine ne peut donner la paix aux âmes de tant d'Africains sans sépultures qui errent en ces lieux ! Notons également la survivance dans ce territoire d'un ensemble de cultes ancestraux africains à partir desquels s'est formé un syncrétisme original. Tous ces éléments étaient une richesse humaine inattendue. Je l'ai exploitée.
Cameroon-Info.Net : N'est-ce pas utopiste aujourd'hui de croire les Africains capables de se libérer complètement du joug colonial?
T.M.II : A mon avis, l'utopie n'est pas une mauvaise chose. C'est même peut-être la solution. Nous avons à rêver de jours meilleurs, parce que tout esclave qui nourrit son rêve de liberté, même par l'utopie, est déjà un homme libre !
Cameroon-Info.Net : La quête identitaire ne risque-t-elle pas de conduire l'Afrique vers un repli fatal ?
T.M.II : Je ne vois pas pourquoi un repli africain serait fatal. Le monde entier ne le fait-il pas déjà sans que cela choque davantage? Quiconque n'a pas le même discours que l'Occident vu sous le prisme intolérant de George de Bush aujourd'hui n'est-il pas dans le fameux « axe du mal » ? Pourquoi l'Afrique qui a toutes les richesses pour être à l'aise chez elle, ne peut-elle pas faire ce repli sans être taxée de tous les maux possibles ? Il ne s'agit pas de détester qui que ce soit ! Ce qui importe c'est de se préférer. Savoir que nous allons vers ce rendez-vous du donner et du recevoir dont parlait Senghor (qui pour une fois a dit quelque chose de censé) avec ce qu'on est, et non avec ce qu'on nous dit qu'on est. Nous irons donc à ce rendez-vous parés de tous nos atours kémético-nubiens, égyptiens, africains. L'Africain pourra donc se dire : « Si mes ancêtres ont été aussi Grands, alors je suis potentiellement un Grand». Il s'agirait ensuite de transformer ce potentiel de fierté en faits de civilisation. C'est la démarche que doit avoir l'Afrique aujourd'hui.
Cameroon-Info.Net : Mais dans ce cas pourquoi cette présence massive du métissage dans votre roman, alors que vous préconisez le retour aux sources ancestrales ?
T.M.II : Nous sommes tous des métis. Occidentaux ou Africains, aucune de nos identités actuelles n'est sauve. Mais le meilleur des métissages est déjà celui qui allie deux identités précisément distinctes.
Cameroon-Info.Net : Pourquoi avoir choisi Ramsès II plutôt qu'un autre Pharaon ?
T.M.II : Tous ceux qui se présentent comme éminents égyptologues ou historiens spécialistes de l'Egypte attestent volontiers que Ramsès II était le Pharaon Lumière. Donc l'un des plus grands, sinon le plus grand. Il est de ce fait normal que la première fois qu'un négro-africain scénarise le passé de ses ancêtres égyptiens, sans la falsification, il s'appuie sur le plus brillant! Certains, sous le prisme de l'égyptologie ne parlent-ils pas que de la période des Ptolémées qui ne commence qu'avec la conquête d'Alexandre le Grand en -333 ? Ce qu'ils oublient de préciser, c'est que, non seulement les pyramides existaient des milliers d'années avant que ces Grecs ne foulent le sol Egyptien, mais que ce sont justement les Grecs qui se sont égyptianisés. Au lieu de restituer la vérité à l'Histoire, ce sont les Ptolémées qui sont présentés comme Les égyptiens et le doute semé quant à la négrité de ceux que les envahisseurs ont trouvé sur les lieux. Il était d'emblée hors de question que je prenne un Pharaon de cette dynastie-là. Comme Ramsès II est resté le plus grand, le plus prestigieux, il est logique qu'il soit celui qui revient sur terre rassembler son peuple éparpillé à travers le monde, afin de le ramener spirituellement vers Kémet, l'Afrique.
Cameroon-Info.Net : Lorsque le Pharaon (Page 450) dit : « Pourquoi réclamer un passé riche alors que vous bénissez l'horreur de vos jours de passivité ? Sculptez vos soleils et le passé vous sourira », qu'est-ce que cela signifie ?
T.M.II : C'est indéniable : nos ancêtres sont de ce territoire appelé aujourd'hui Egypte. Mais il ne faut surtout pas s'arrêter à ce niveau. Nos détracteurs nous dirons : « très bien, vous êtes les grands bâtisseurs des pyramides, vous êtes tout ce que vous voulez, on vous l'accorde. Mais à quoi ressemblez –vous aujourd'hui ? Au Soudan qui a faim, au génocide du Rwanda, à l'Erythrée qui a du mal à s'en sortir face à l'Ethiopie, le Rwanda contre le Congo démocratique, etc… Pourquoi tout ce désordre alors que déjà vous ne représentez que 2% du commerce international ? ». L'Egypte ne doit nous intéresser que si nous les Africains, sommes capables de la prendre en miroir et de faire autant, sinon plus. C'est pour cela que la question du Pharaon est capitale. Il s'agit de sculpter notre avenir, et non de vivre dans le passé glorieux de nos ancêtres. Parce que nos enfants demain auront également besoin de nous savoir les Grands de notre époque. Tout reste donc à faire pour répondre à l'exigence du futur.
Cameroon-Info.Net : Quelles sont les recommandations que vous donneriez à la jeunesse d'aujourd'hui?
T.M.II : Il ne s'agirait pas seulement de la jeunesse, mais de chacun d'entre nous. Ce livre va travailler dans la durée. Il se veut important pour tous ceux qui se posent la question de leurs origines, des valeurs de leurs ancêtres, de leur identité. Qu'étions-nous avant l'arrivée du colon ? Que sommes-nous par nous-mêmes ? Il est temps qu'on se rapproche des hiéroglyphes qui sont nos textes sacrés. Le travail de descente de l'Amphithéâtre vers la cité que j'ai fait en écrivant ce roman n'à d'autre but que de rendre accessible les travaux de Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, et tous les autres, qui n'ont fait que parler de leur culture. Je me demande d'ailleurs pourquoi ils ont accepté les titres d'égyptologues, puisqu'on ne peut être spécialiste de sa propre culture.
Cameroon-Info.Net : Quelles sont vos influences littéraires et idéologiques ? Ont-elles pesé sur l'écriture de Le Pharaon Inattendu ?
T.M.II : Je rends hommage à mon père. Qui m'a appris à lire entre les lignes de tout document sur lequel je tombais. Révérend Pasteur, il m'a enseigné la théologie comparée : comment aux quatre coins du monde l'homme se présente à Dieu. Il m'a appris l'amour de l'Homme et celui de l'essence des choses. Je rends également hommage à Aimé Césaire. C'est la lecture de son poème « cahier d'un retour au pays natal » qui a tout déclenché. Notamment le passage dans lequel il parle ironiquement du Noir qui n'a jamais rien inventé. Je revoyais la houe avec laquelle la terre est labourée autour de moi, une houe qui n'est autre que le prolongement de la main et qui réduit l'effort et indique en celà, la marque de l'intelligence, notre intelligence. J'observais les symboles du pouvoir de l'Etat, du roi, les symboles de la puissance mystique, les magnifiques sculptures de la famille royale à laquelle j'appartiens, et me demandais comment il était possible qu'on me dise que le Noir n'a rien inventé. Si l'invention n'est pas la simplification des difficultés matérielles au moyen de la transformation de la matière ambiante, si elle n'est pas la remodélation de l'existant pour s'en faire le créateur, qu'est-ce que c'est ?
Le voyage de Cheikh Anta Diop au Cameroun, juste avant son voyage vers le pays qui aime le silence et son passage devant Osiris (ndlr: sa mort) a été déterminant dans mon processus de maturation intellectuelle. Les enseignements de ce grand savant africain m'ont permis de saisir l'entité Egypte comme sujet de réflexion et de recherche. Je n'oublierai pas Frantz Fanon qui m'a permis de faire mien que « Chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Toutes ces influences peuvent effectivement se voir dans le Pharaon Inattendu. Et c'est un honneur pour moi. D'ailleurs Aimé Césaire y a un personnage qui joue son propre rôle de poète et de Maire!
Cameroon-Info.Net : Quel est votre leitmotiv dans la vie?
T.M.II : Aller plus haut, toujours plus haut, et encore plus haut.
Cameroon-Info.Net : Vous croyez en la réincarnation. Si vous aviez le choix, sous quelle forme reviendriez vous sur terre?
T.M.II : Je laisse Râ, le Dieu de Lumière et de la régénération, éclairer ce chemin-là.
Cameroon-Info.Net : Un dernier mot pour nos internautes ?
T.M.II : Je les remercie d'avoir le courage de se poser les questions utiles à leur entendement : Qui je suis ? D'où je viens ? Où je vais ?
Le Pharaon Inattendu Disponible dans toutes les bonnes libraires et sur : www.fnac.com www.menaibuc.com FNAC PRESENCE AFRICAINE L'HARMATTAN BE ZOUK ANIBWE
L’aile du temps suspend son battementLe souffle de la vie s’éteint sur la pierreEt sur la pierreMon âme danse d’un pas légerLa danse du départ brusqueAlors que ma main tendueEntend la résonance des tôlesLa cacophonie des amasElle entend la terrible voix du silenceEn cette terre de plaisanceOù accidentellement j’ai dresséMa tente d’éternité
Soudain le grand vide
L’aile du vent avance sa cadenceLa cadence du départ devanceMa ferme envie de rester parmi les miensDe vivre ma joie d’êtreD’être debout à l’appel des souriresEt des dents écarlatesPosés par-dessus les lisérés de soieCe matinEt les autres aussiPour chanter le chant des cannesL’altière symphonie des murmures de vaguesL’orage des amours et des peines vieilles de sept sièclesEt donner au pipiwit chantantLes confidences saignantes d’une mauvaise nuitOù la lune assassine voulut m’aspirerVers le néant et l’oubli des sensMais, les enfants, je n’ai pas puJ’ai essayé mais je n’ai pas puRésister à la pesanteur qui me tendait les brasA la vrilleMe souriant comme un boucherAu veau qu’il élimera bientôtEt lorsque la porte de la fin s’ouvrit vers le commencement
Juste un petit bruit me confia les mots
De ce testament de vol
« Soyez heureux, je ne suis pas mort : je dors »J’ai offert mes chairs aux anges de l’infiniQui exécutent la chorégraphie de mes morceauxDe vieDe corpsD’êtreDe mes morceaux d’attenteD’espoirD’espéranceEparpillés un soir d’étéAu passé sanglantAu présent d’incertitudeDe tristesseDe videD’impuissanceSur cette glande de destinDécorée aux ailes de ferFermée aux nouvelles naissancesPrête aux mises en abîme de mon âmeJ’ai confié mon sang au nénuphar sacréDonné mes os aux plastiques des mains du retardMon souffle dort avec moiDans la forge où se fabriquent les larmes du soleilPuissiez-vous dessiner ma voixDans les gorges des enfants qui naissentDans les soupirs de ceux qui diront l’histoirePuissiez-vous intégrer mon regardDans les lumières des réverbèresQui hantent les têtes silencieusesPour que je voieCe que voient ceux qui marchentQui rampentQui coulentQui disent au tempsLa force de l’amourDe la mémoireCar je sais : vous à ma base Je renaîtrai au temps d’éternitéPuisque je ne suis pas mortJe dorsEn vousEt je suis lumièreJe suis soleil.
Journaliste, poète, écrivain, informaticien, banquier et Consultant en Business International, Mouelle II fait partie de ces hommes pluridisciplinaires dont le génie ne cesse de surprendre. Il voyage aussi bien sur les sujets politiques que sur le sport, la culture, l'économie mondiale et consacre depuis une dizaine d'années l'essentiel de ses recherches sur l'Égypte ancienne. Son premier roman, Le Pharaon Inattendu, publié fin 2004 aux Ed. Menaibuc, a eu un accueil des plus chaleureux de la part de la critique spécialisée et du public demandeur d'une littérature scénarisant les racines Noires de l'Égypte pharaonique. Œuvre dense et profondément spirituelle, Le Pharaon Inattendu continue de susciter un engouement aussi fiévreux auprès des lecteurs qu'à son premier matin. Des médias internationaux comme RFI, Africa N°1, Jeune Afrique, ITélévision, 3A Télésud, Canal2, des sites Internet de nombreux pays suivis par la presse locale lui ont consacré de longues pages d'analyses et de commentaires encensés. Nul doute que le meilleur reste à venir...
En attendant sa prochaine publication annoncée pour les toutes prochaines semaines, nous vous invitons à prendre connaissance des contributions de Mouelle II à l'entendement de son Temps à travers ses poèmes et articles scientifiques contenus dans ce blog. Entre deux lectures, détendez-vous en visionnant des clips vidéo d'une excellente qualité thématique. Au programme: Bob Marley, Michael Jakson, Richard Bona, Sting, Etienne Mbappe, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Grâce Decca, Paul Simon and the Graceland crew au Zimbabwe...
Bonne visite.
(c) Le cercle des amis de l'écrivain